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Sr Geneviève (Céline) à Jeanne La Néele - 24 juin 1912

De Céline à Jeanne La Néele

+                                                                                          24 Juin 1912

                             Ma chère petite Jeanne,

   Ta longue lettre nous a fait grand plaisir à toutes les trois et nous a beaucoup touchées, car en voyage il est si difficile d'écrire que nous te savons beaucoup de gré d'avoir pris toute cette peine pour nous intéresser, mais tu y as réussi. Je t'assure que même tu as fait plus pour moi, car tous ces détails sur le monde me font faire de profondes méditations sur la vanité humaine, je n'en reviens pas, cela me plonge. Ces gens-là n'ont donc jamais eu de malheurs ? Ah ! sans doute ils en ont eu aussi, mais ils cherchent à s'étourdir, car la vie éternelle n'est pas le but principal vers lequel ils aspirent.

Je voudrais bien t'intéresser moi aussi, mais ce que je vais te dire n'est guère intéressant et pourtant cela rappelle des souvenirs heureux de notre vie de jeune fille. Figure-toi que l'autre jour on me demande au parloir c'étaient Mme La Contesse de la Bourdonnaye et ses 6 filles. Elle se faisait précéder d'un véritable banneau de fleurs, une gerbe immense de roses et de seringat, puis une énorme boîte de fraises comme je n'en avais jamais vu, elles étaient grosses comme ton poing (pas comme le mien il est trop potelet !) Je me rends donc au parloir. J'oubliais de te dire qu'elle passait aussi 50 f. J'arrive et je me confonds en remerciements, c'est vrai que c'était bien délicat de m'apporter des fleurs et des fruits de la Musse. Elle me donnait aussi des photo.ies de la chambre où Papa est mort prises devant la remise et du côté du jardin potager. Enfin elles ont demandé à voir les "souvenirs" Et voilà qu'une grosse voix d'homme se fait entendre, je vois que M. de la Bourdonnaye était là ! Je lui adresse poliment la parole, mais j'étais bien malheureuse toute seule avec ce monde-là. Les tourières m'on dit qu'elles étaient très distinguées et que le Mr décoré était grand comme Francis. Bref ils vont voir les souvenirs à la sacristie et je ne leur ai plus parlé, seulement ils ont laissé un souvenir de leur passage qui ne m'a pas fait positivement plaisir, j'ai retrouvé un verre d'un des écrins cassé. Comme ce n'est pas celui du bel écrin il n'y a qu'à demi mal, mais je me serais bien passé de cela.

   Je me hâte, car j'ai rempli 4 pages sans t'avoir redit combien je pense à toi et comme je suis heureuse que Francis reprenne de la vie. Je t'assure que je ne trouve pas ton logement trop cher, c'est comme si tu avais une petite maison à toi, c'est bien appréciable. Il ne faut pas te priver, ma petite Jeanne chérie, mais il est juste que tu jouisses des biens que le bon Dieu t'a donnés. Il en est content, sois-en sûr, il aime tant à rendre heureux ! Je t'embrasse des millions de fois ainsi que Francis. Ta petite Céline

     Sr Geneviève de St Thérèse