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Sr Geneviève (Céline) à Mère Agnès de Jésus - 24 février 1908

De sr Geneviève à Mère Agnès de Jésus

+ Jésus                                                                                       24 février 1908

                   Ma petite Mère chérie

   C'est donc aujourd'hui la dernière fois que j'ai renouvelé mes voeux entre vos mains. Il y a 12 ans que je le faisais pour la première fois... et quels sentiments étaient alors dans mon pauvre petit coeur ! Je ne voulai rien refuser à Jésus, rien. Hélas ! que d'événements se sont passés depuis ! que de douleurs !... O ma petite Mère ! Jésus a de nouveau brisé mes liens je suis libre et rien ne m'arrête. Oh ! comme je veux profiter de cette liberté pour courir à mon but !... Ma Mère, pendant cette retraite je ne puis pas dire que j'aie eu une seule pensée : pendant mes oraisons j'avais la tête creuse et ne pouvais pas mettre deux idées au bout l'une de l'autre, pendant l'office j'étais assaillie de distractions et pourtant je puis dire que cette retraite sera pour moi un souvenir ineffaçable. O ma petite Mère c'était le soir pendant l'exercice du chemin de la Croix que Jésus daignait presque chaque jour m'élever jusqu'à lui par une union si intime que je ne pouvais m'empêcher de pleurer. Le bon Dieu m'apparaissait si bon si miséricordieux et moi si imparfaite que je ne pouvais pour ainsi dire garder l'équilibre, c'était comme un combat que me livrait l'amour, c'étaient comme des flèches embrasées que Jésus me lançait, des traits de feu, moi je voulais répondre par de la confiance et de l'amour mais je restais toujours en-dessous et Jésus continuait toujours, alors ne pouvant plus supporter je pleurais. O ma Mère ! que ce combat était terrible et cependant quels délices !...

Ma Mère, j'ai pensé tant de choses ou plutôt j'ai senti tant de choses qu'il me serait impossible d'essayer de le redire. Dans ma folie, j'ai eu un élan qui m'a cependant un peu soulagée. J'ai dit : "O mon Jésus ! que je voudrais être Dieu, votre égal, parce que déposant bien vite ma couronne sur votre tête chérie je vous céderais toute ma puissance et ma dignité. o mon Jéus ! si cela vous glorifiait je voudrais bien rentrer dans le néant si par là je pouvais vous faire aimer d'une seule âme ! O mon Jésus, je vous donne tout ce que je possède, tout, servez-vous de moi comme vous l'entendrez, je serai heureuse partout, surtout si vous me permettez de vous servir de marchepied ! Oh ! je voudrais tant l'exhausser, le faire connaître, aimer...

Ma petite Mère je ne puis pas vous redire ce que j'ai éprouvé, c'était un martyre délicieux, moi je voulais répondre et Jésus répondait plus fort que moi, alors je n'avais que mes larmes pour me défendre... Plus je me sentais faible et impuissante plus j'ai goûté de délices, mais seulement quand je l'ai bien voulu... O ma Mère, Jésus m'a montré la vanité de ce qui passe, la rapidité de la vie, comme il est peu aimé, comme il est bon ... Alors j'ai pensé que j'avais une vie à moi, que je pouvais employer comme bon me semble, faire peu ou beaucoup pour Jésus. Me sentant si près de son coeur je lui ai demandé que ces faveurs portent du fruit, que je devienne une sainte.

Ma petite Mère je ne veux plus rien m'accorder sur la terre je veux rechercher et aimer la souffrance c'est ce que j'ai demandé à Jésus pendant qu'il me favorisait ainsi. Puis comme Thérèse la souffrance cachée connue de Jésus seul... un matin j'ai été réveillée par cette parole qu'on me disait à l'oreille et que je répétais :" Plus on se livre à l'amour, plus on se livre à la souffrance, mais je le veux bien et je suis persuadée que Jésus m'aidera. O ma petite Mère, vous mon idéal, vous l'ange qui m'avez préparée à ma 1ère comm. vous la mère si suave qui m'avez élevée puissé-je vous faire enfin goûter au soir de ma vie les fruits de vertu dont Jésus a planté l'arbre si profond dans mon pauvre petit coeur ! O ma Mère que je voudrais aimer Jésus et le faire aimer ! Ce sont des désirs brûlants, je le sens avec une véhémence que Jésus seul connaît parce que c'est lui qui a allumé en moi cette flamme.

               Votre petite fille

   Geneviève de Ste Thérèse, r.c.i.

Note ajoutée le 20 avril 1947 :

Plus tard mes idées ont changé et cette sentence a été prohibée à tel point que je devais la combattre dans le "Petit Catéchisme de l'Amour miséricordieux".

En effet, après deux ans de grandes angoisses au sujet de la souffrance envisagée comme plaisant à Dieu et venant de lui, je fus éclairée intérieurement sur cette parole de Notre Seigneur : "Venez à moi, vous tous qui souffrez et je vous soulagerai."

C'est alors qu'en 1931, je commençai, plume en main à réfléchir sur ce "Problème de la souffrance" pour en trouver la solution et en faire la preuve qui fut une paix immense...

   Il me semble, à présent, que c'est ma petite Thérèse qui n'ayant pas laissé sa pauvre petite soeur si longtemps exilée, est venue l'instruire de vérités dont elle jouit au ciel, sa mission n'ayant pas été de les scruter sur la terre.

   Je compare l'époque de mon existence, où je faisais mienne la sentence de mon rêve, à l'une des nombreuses stations qui jalonnent le chemin du ciel, stations où l'âme pieuse s'arrête nécessairement avant d'arriver au but qui est la connaissance de Dieu, divine excursion qui doit durer toute notre vie ici-bas et toute l'éternité puisque "la vie éternelle consiste à le connaître"...

            Sr Geneviève de la Sainte Face et de Ste Thérèse, o.c.d