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Sr Geneviève (Céline) à Sr Françoise Thérèse - 10 août 1913

Sr. Geneviève de la Sainte- Face à sa sœur Françoise-Thérèse.

Jésus +                        10 Août 1913

Ma chère petite Léonie,

Tu le vois, je prends une grande feuille aujourd'hui, car j'espère pouvoir passer un bon moment avec toi. Je te remercie beaucoup de ta lettre et des souhaits qu'elle contient, cela me fait grand plaisir de constater que tu n'oublies ni fêtes ni anniversaires de tes petites sœurs quelque cachées qu'elles soient. Nous non plus nous n'oublions pas notre Léonie et nous voudrions l'initier de plus en plus à notre vie extérieure et intérieure afin qu'elle soit toute semblable à nous, qu'elle ait les mêmes vues, les mêmes désirs, les mêmes goûts que nous...

Je te dis cela parce que je me suis aperçue que le P. Robert voulait te diriger ou que tu voulais te faire diriger par lui,(on a compris cela par ton affection pour lui et quand il a dit à la sacristine que tu étais découragée...ce qui m'a fait tant de peine...et cependant si c'est vrai je préfère le savoir que de l'ignorer). Je ne te cache pas que cela ne me semble point une affaire du bon Dieu. A notre âge, à 50 ans, on n'a plus besoin de directeur, surtout quand on est en religion et qu'on a des Supérieures telles que nous en possédons toi et moi. Les Directeurs sont faits pour orienter la voie des jeunes gens et des jeunes filles et encore pour ceux qui suivent les voies extraordinaires, qui ont des extases et des révélations, mais pour nous qui ne marchons pas dans ce chemin-là, pour nous qui sommes les sœurs d'une Sainte qui s'est sanctifiée sans directeur, en cherchant uniquement à plaire à Jésus, c'est bizarre de nous voir en chercher. Tâter ainsi le pouls de son âme ne vaut rien, c'est une occupation inutile de soi-même, c'est se rechercher, c'est perdre son temps. Si nous avons un cas de conscience à résoudre le P. Pichon est là et c'est fini dans une lettre et une réponse. Petite sœur, crois-moi et laisse le P. Robert de côté. Quand il vient ici nous n'allons même pas au parloir et depuis si longtemps qu'il correspond avec Notre Mère, il nous a toujours paru un petit malade et nous l'avons traité comme tel... Garde cela pour toi, mais ne va pas plus d'une fois au parloir avec lui, une fois par an, et que ta conversation ne soit pas trop intime. C'est un petit saint sans doute, mais il y en a d'autres sous le tournant du soleil, et comme nous ne pouvons pas les connaître tous, mieux vaut n'en fréquenter aucun.

Si tu savais comme nous sommes cuirassées à l'égard de tous les petits saints et de tous les petits frères ... Nous n'écrivons plus à aucun, nous n'allons plus au parloir... Le Postulateur de Rome a écrit à notre Mère de n'aller au parloir qu'aux Cardinaux, aux Evêques et aux princesses de sang, c'est ce que nous faisons à peine.

Avant-hier l'Archevêque d'Aix est entré, aujourd'hui un évêque d'Amérique (un véritable Prince), crois-tu que Sr Marie du Sacré Coeur et moi nous y présentons ? pas du tout. Ils demandent à voir "Marie et Céline", mais notre Mère tourne la question et nous n'y allons pas. On arrive ainsi à se restreindre de plus en plus et notre ligne de conduite devient de plus en plus serrée. Ces jours-ci Mr de Mallet, la Ctesse de Clermont-Tonnerre, etc., etc... demandent notre Mère au parloir, elle n'y va pas et préfère mécontenter que de perdre sa vie religieuse. Nous allons aussi faire imprimer une note comme quoi il est inutile de nous recommander le monde, car nos monastères ou des amis influents donnent une carte de recommandation, mais avec ce compte-là on serait au parloir toute la journée, rien qu'aux personnes recommandées. La mesure est plus sévère encore pour les souvenirs, et les pieux visiteurs sont invités à attendre le moment où une salle des souvenirs sera bâtie pour les voir au travers d'une grille.

Chère petite sœur, que j'aurais de choses à te dire sur ce que je remarque des vues du bon Dieu sur nous et comment il s'arrange pour garder l'équilibre et faire que nous considérions d'un œil égal l'humiliation ou la prospérité. Il y a un certain tact pour nous à vouloir rester cachées maintenant que nous sommes dans la gloire et sa divine Providence y aide avec un amour indicible. Ainsi Sr Marie du Sacré Coeur et moi avons beaucoup vieilli, pris de l'embonpoint et je t'assure que ceux qui croiraient voir en les sœurs de la petite Thérèse des êtres idéals s'en retourneraient bien déçus, ce contre-poids à la gloire est voulu du bon Dieu et nous le considérons comme une grâce. Toi tu n'es pas jolie non plus et c'est dans le même but miséricordieux qu'il ne t'a pas donné beaucoup d'esprit parce que tu es plus exposée que nous. Il a fait cela afin que, puisque tu as du jugement et que tu ne t'ignores pas toi-même, tu aies le bon sens de vouloir être cachée, de te soustraire comme une humble violette aux regards des créatures, que tu ne cherches même pas à faire du bien en écrivant ou en parlant, te croire incapable de tout sinon de l'aimer comme a fait notre petite Thérèse, l'aimer en action en allant à ton petit devoir journalier. Il ne te demande que cela :" faire ton petit devoir de chaque jour en chantant..." Et tu sais, on peut chanter même en pleurant, c'est un secret que t'enseignera Thérèse si tu es fidèle. Ainsi aujourd'hui j'étais de très mauvaise humeur, tout m'attristait et m'était pénible, le découragement était tout prêt ; mais j'ai dit : "mon Dieu, je veux bien être triste, agacée, je veux bien que tout me coûte, c'est cela qui me plaît aujourd'hui. Alors tout en conservant ma disposition ténébreuse et quasi farouche, j'ai eu la paix du coeur, je crois que c'est cela qui s'appelle pleurer en chantant ou plutôt chanter en pleurant.

Ma Léonie chérie, t'ai-je assez associée à notre vie, à notre manière de faire, es-tu contente de cette intimité de langage...? Oh ! que je voudrais te sentir pleinement dans la vérité, c'est-à-dire non pas comme un malade mauvais coucheur qui se tourne et se retourne de tous côtés pour trouver une bonne position, mais comme quelqu'un de simple qui va niaisement son petit chemin en marchant devant lui parce que là est la route tracée, comme un petit enfant ou comme un petit âne.

J'ai peur que tu aies encore quelques illusions, illusions (sic) atmosphère grisante que donne la gloire et dans laquelle on se laisserait facilement vivre si on ne veillait pas... Pour nous ce serait un peu difficile j'avoue, à cause des multiples épreuves que nous avons et qui sont là comme la goutte de fiel qui gâte le meilleur mets. Pour toi c'est le contre-poids que je t'ai indiqué plus haut et que tu devrais aimer, non pas traîner, mais presser sur ton coeur... Pour toi comme pour nous, Jésus a entouré sa vigne de haies préservatrices, il a mis au centre un pressoir dans lequel les grappes sont sans cesse foulées, qu'irions-nous chercher en dehors de notre divin Vigneron ? Toute autre main que la sienne est profane pour nous qu'Il entoure de tant d'amour...

Au revoir petite sœur, et que ta prochaine lettre nous dise que tu es pleinement dans la voie tracée par notre Sainte.

Ta Céline,

Sr Geneviève de Ste Thérèse

r.c.i. 

Mon affectueux respect à tes bonnes Mères. - pour les vues de projections, la série que tu as est celle que nous avons achetée pour vendre. Nous en manquons donc la vente à cette saison des pèlerinages. Je crois qu'il vaudrait mieux que tu nous la renvoies par occasion et nous te retournerions celle que nous aurions en magasin au moment où tu compterais t'en servir. Ce sera sans doute cet hiver. Tu pourrais alors la garder un certain temps