Imprimer

Sr Geneviève (Céline) à Sr Françoise Thérèse - 8 et 9 juin 1907

Sr Geneviève de la Ste Face à sa sœur Françoise Thérèse

+Jésus  J.M.J.T.                                    8 et 9 Juin 1907

Ma petite sœur chérie,

C'est à mon tour de t'écrire et je le fais avec une grande joie, cependant cette joie est mélangée de tristesse, car je vais te faire de la peine.

Avant de te raconter toutes les épreuves par lesquelles j'ai passée (sic) je vais te dire tout de suite le dernier mot : c'est que je n'ai pas fait le Sacré Coeur, c'est que même, j'y ai renoncé... Oui, et pour tout à fait. Tu vas voir ce qui m'a amenée progressivement à cette décision qui, je crois, est la volonté du bon Dieu, car il aurait pu en ordonner autrement et me donner quelque petit signe, quelque petit soit-il qui, en secondant mes efforts m'aurait rendu le courage. Mais le contraire a eu lieu.

Tu sais que l'année dernière j'ai passé 3 mois au Sacré-Coeur, tout mon temps y était consacré. Humainement parlant j'aurais pu le faire trois fois si la réussite avait répondu à mon acharnement. Je ne me rebutais devant rien, devant aucune fatigue, tant je tenais à le réussir. J'ai tiré plus de 30 clichés : poses de mains, de bras, je faisais poser cette pauvre petite sœur Madeleine de Jésus qui m'était très dévouée, mais cela la dérangeait tellement que je l'ai vue en pleurer ; n'importe, pour le Sacré Coeur elle ne calculait pas sa peine. Quant à moi, comme c'était l'été, je souffrais de mon indisposition habituelle : le mal des talons, c'est l'inflammation de... je ne sais plus le nom technique, mais de cette sorte de "chose" élastique qui se trouve au talon, j'en souffre beaucoup et ne peux plus rester debout sans de grandes souffrances quand le mal est aigü, n'importe je poursuivais le portrait du S.C. avec une énergie proportionnée aux difficultés. Parfois n'en pouvant plus je travaillais les pieds nus et Sr Thérèse de St Augustin, ma compagne d'emploi, qui faisait ma part d'ouvrage à la sacristie pour me permettre d'avancer davantage m'apportait un seau d'eau froide pour que j'y plonge mes pauvres pieds fiévreux. Je te dis tout cela pour te prouver dans quelles conditions j'ai fait le Sacré Coeur, notre esprit de foi à toutes, notre joie de travailler pour sa gloire.

Finalement il a été manqué et si tu savais la critique sévère que l'on m'a faite chez mon oncle, je vais te les dire dans toute leur brutalité. Le grand grief c'est qu'il ressemblait trop à la Ste Face "c'était un roi de théâtre", il avait une "tête de cheval" (je barre cette épithète car je ne veux pas l'écrire) etc. dernièrement mon oncle me disait encore : "et, qu'est-ce qu'est devenu tu sais, l'affaire que tu as faite avec une "robe de chambre" ? Je ne savais même pas ce qu'il voulait me dire. Tu comprends que tout ces beaux compliments me perçaient le coeur, mais... ne me décourageaient pas ! au contraire !!! Alors, je prends les conseils d'une artiste qui réside à l'Abbaye pendant les vacances elle me promet lorsqu'elle ira à Paris de me faire un croquis. Elle télégraphie à ses modèles et me revient sans avoir rien fait, alors elle me dit de lui fabriquer une grande robe vaste et de lui trouver un modèle à Lisieux. Tu comprends que ce n'était pas facile, je ne connais plus personne surtout des jeunes gens, il le fallait maigre etc. etc. Une idée lumineuse me vient "l'employé de Mme Bernier" tout s'arrange. Pendant l'heure de pose je faisais brûler un cierge et je priais avec une ferveur incroyable, mais l'artiste ne réussit pas la pose mieux que moi, je lui fis beaucoup de compliments, mais dans le fond j'étais tout à fait découragée... Te dire ce que cela m'a demandé de temps, de correspondance, sans compter les cadeaux pour les services reçus et tout cela pour aboutir à rien.

J'en étais là, tout mon automne et mon hiver avaient passé dans ces préparatifs et ces essais lorsque, en février dernier, je fais ma grande retraite annuelle. Là le bon Dieu m'a fait sentir qu'il ne serait jamais "roi glorieux" sur la terre c'est à dire avec couronne et manteau d'hermine qu'il avait dit : "Je suis Roi" mais seulement lorsqu'il était couronné d'épines devant le prétoire de Pilate et lorsque, après le miracle des pains, le peuple avait voulu l'enlever pour le faire roi, il s'était dérobé à leurs recherches.

Je te livre cela tel que je l'ai pensé, alors ce fut fini et je renonçais au Sacré Coeur roi. Nous le verrons Roi, oui, mais ce sera quand l'ange aura dit : "Le temps n'est plus". Jusque là l'Apocalypse nous prédit pour les derniers temps, et l'apostasie des nations et le pouvoir qu'aura la bête de vaincre les élus de Dieu.

Il sera Roi des cœurs, oui, mais sera-ce couronné d'un diadème d'or ou couronné d'épines ?... je pense que ce dernier attribut de sa royauté est celui qu'il préfère, celui qu'il s'est choisi dans l'exil de la terre et toutes les œuvres de Dieu vont à l'encontre des œuvres des hommes. Dieu place sa gloire là où nous ne voyons, nous autres, qu'ignominie et scandale. D'ailleurs n'attire-t-il pas toutes les âmes par la croix qui est notre partage ici-bas !

Ma petite sœur chérie, pense ce que tu voudras de ce que je te dis, cela peut très bien être une impression tout à fait personnelle, qui pourra même varier si le bon Dieu donne seulement une petite pression dans un sens opposé, tu vois que je ne suis pas dure à convertir.

Maintenant tu demandes ce que je pense du S.C. que tu m’as envoyé. Faut-il le dire ? je sais si bien, par expérience, ce que les critiques sont dures quand on a fait de son mieux et cru réussir !... que j'hésite. Cependant tu m'ouvres la porte en me disant qu'il ne répond pas à l'idéal, que c'est ton avis et celui de ta bonne Mère. Oh ! non, il ne répond pas à l'idéal et je t'avoue qu'en le voyant mon coeur s'est serré... L'art humain qui fournit maintenant de tels chefs d'œuvres d'anatomie, de grâce, lorsqu'il moule des statues profanes que nous ne pourrions pas regarder sans rougir, n'a pour notre Seigneur que du mépris, on dirait. Ou bien nos artistes chrétiens n'ont pas le sens esthétique développé et par suite ne font que des œuvres bien médiocres, ou bien, comme moi, ils manquent de talent.

Petite sœur, je regrette beaucoup de te faire ainsi de la peine sur toute la ligne, j'avoue que cela m'en fait aussi extrêmement. Tu comprends que je préférerais te dire que mon Sacré Coeur est réussi ou à défaut du mien que le vôtre ne laisse plus rien à désirer. Oh ! que j'aurais bien voulu faire échec à nos statues profanes en donnant le modèle d'un Sacré Coeur superbe de grâce, de beauté, de majesté, de divin !... Au lieu de cela nous n'avons entre les mains qu'un modèle : abaissement de la nature humaine ! Car l'homme le moins bien est mieux que cela.

Je termine ma Léonie, non pas sans t'embrasser car tu sais combien je t'aime... Si je t'ai donné tous ces détails, c'est pour te prouver que je n'ai pas abandonné mon projet de guerre lasse, mais par conviction et manque de talent.

Fais agréer mes respects à ta Vénérée Mère. Ta petite sœur

Geneviève de Ste Thérèse r.c.i. 

J'ai pensé à ton anniversaire du 3 Juin... tu es ma petite sœur mille fois chérie.