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Sr Geneviève (Céline) à Sr Françoise Thérèse - 16 août 1905

Sr Geneviève de le Ste Face à sa sœur Françoise Thérèse

+ Jésus J.M .J.T. 16 Août 1905

Ma petite sœur bien-aimée,

Si j'ai un peu tardé à répondre à ta si gentille lettre, mon coeur n'est pas en retard tu le sais. Oh ! si tu savais comme ta petite lettre m'a fait plaisir ! elle m'a été au coeur... elle est si affectueuse. Puis le petit bouquet, fleurs gracieuses qui me rappelle des souvenirs, m'a dit encore que ma Léonie m'aimait comme autrefois. Je n'en doute pas c'est vrai, mais sur notre pauvre terre d'exil on a besoin quelquefois de s'entendre redire de doux petits refrains...

Petite sœur aimée, de quoi te parlerai-je moi si ce n'est de mes travaux ; je pense du reste t'intéresser, car je vais te parler de ma Sainte Face, qui est aussi la tienne puisque tu l'aimes tant. Tu sais sans doute par Marie du Sacré-Cœur que sur la demande de Schaeffer l'éditeur, je l'ai recommencée en peinture, non pas en couleur mais en grisaille afin d'être certaine que la valeur des teintes sera bien conservée et la ressemblance intacte. Ma Léonie, peut-être seras-tu un peu surprise, car elle diffère un peu de l'autre, non pas comme expression mais comme interprétation. C'est-à-dire que dans l'autre je m'étais proposé comme but de reconstituer le Visage de N.S. tel qu'il devait être sans trop le défigurer ; par exemple j'avais remplacé l'enflure de la joue par une plaie, je n'avais fait aucune mention de l'enflure du nez, etc.

Cette fois j'ai fait tout le contraire, je me suis efforcée de copier scrupuleusement tout ce que je voyais. Et j'en ai vu très long... Tu ne sauras qu'au ciel tout ce que j'ai éprouvé en copiant ainsi les traits de mon Jésus.... Mais avant d'entreprendre le travail je me suis procuré de nouveaux documents, livres et gravures. Notre Mère ne m'a rien refusé. C'est ainsi qu'elle m'a fait venir un portrait de grosseur naturelle de la Face de N.S. d'après l'original (le St. Suaire). Cette image m'a beaucoup aidée. Sans le vouloir aussi je me suis mise en rapport (avec toutes mes demandes de documents) avec les plus grands écrivains de France (ceux qui se sont occupés du St. Suaire) ; c'est une histoire intéressante. Mr. Arthur Loth m'a même envoyé une grande héliogravure portrait de N.S. d'après le St. Suaire traitée par un grand peintre de notre époque. Tu vois que d'autres ont déjà eu la même idée que moi. Mais je ne les jalouse pas, je viens après eux tout timidement et si je ne présente pas mon œuvre comme une œuvre d'art, je la présente comme une œuvre de coeur, une œuvre d'épouse de Jésus , plus que cela l'œuvre de Marie ma Mère, car depuis longtemps déjà elle est ma maîtresse de peinture et mon inspiratrice et je ne me mets jamais à l'œuvre sans l'invoquer, souvent même je lui fais de naïves prières, je mets mes pinceaux dans sa main, je vais lui montrer mes toiles et toutes les nuits la toile de Ste Face passe ce temps appuyée devant elle afin qu'elle y travaille elle-même... Enfin je crois l'avoir finie définitivement le jour de l'entrée au Ciel de ma Mère, tu vois qu'il n'y a pas longtemps. Lorsque je pourrai la photographier si je n'y vois plus de retouches je t'en enverrai la première épreuve....

Mais pour revenir à la Ste Face et aux beautés que j’y ai découvertes il faut que je te dise que j'ai tout scrupuleusement copié. Sa joue droite est enflée, tout le nez du côté droit est également gonflé, puis il est brisé sur le milieu, deux ruisseaux de sang coulent sur cette brisure. L'œil droit est tuméfié. Et malgré toutes ces blessures ce qui est presque incompréhensible, la Face divine est toujours belle, d'une beauté sans égale. On n'y comprend véritablement rien, notre Mère en est frappée et Marie tout émue lorsqu'elle regarde mon petit tableau. Enfin tu jugeras toi-même. Mais je tenais à te donner ces détails afin que tu comprennes les changements que tu pourrais remarquer d'avec l'autre. Je t'assure que j'ai vraiment senti que j'étais aidée d'une façon toute surnaturelle et il y avait cela de remarquable qu'à chaque fois que je voulais composer un peu et ne pas copier je faisais des bêtises et j'ai été obligée de toujours revenir à la vérité. C'est ainsi que tout le monde me conseillait de ne pas faire l'enflure du nez, j'ai été obligée d'y revenir...

19 août

Ma petite sœur chérie, j'ai été obligée d'interrompre ma lettre pour Matines et pour la nuit, me voici de nouveau avec toi, mais comme je n'ai pas le temps de relire ce que j'ai mis je ne sais pas trop d'où j'en étais, tu me pardonneras donc le décousu de cette lettre et le griffonnage de l'écriture presque illisible ; tu y verras ma bonne volonté de t'en écrire bien long.

Maintenant que ma Ste Face est à peu près tirée je l'espère, je vais commencer un nouveau tableau de Thérèse ; j'espère cette fois que ce sera le dernier, c'est le sujet dont je t'avais parlé jadis et que j'ai déjà peint sur un médaillon d'ornement (Thérèse présentant un rouleau à la Ste Vierge sur lequel est écrit : "Je veux passer mon ciel..." etc...).

Mais tous ces travaux que je fais à la dérobée et sur mon temps de repos je ne les entreprends bien que pour le bon Dieu tout seul. Si je les faisais pour les créatures je perdrai bien mon temps. Figure-toi que mon oncle, que nous aimons tant et qui est si bon pour nous, nous a fait la plus grande peine pour le dernier tableau "Thérèse morte" ; il a tout critiqué même les fleurs, enfin ce qui paraissait incritiquable (ligne biffée). Nous étions navrées et moi décidée à cacher pour toujours ce tableau sans jamais le revoir. Notre Mère quoique très peinée en montra la photo à plusieurs personnes dont plusieurs très artistes, l'enthousiasme étant général, l'image sortit des cartons et nous ne suffisons déjà plus à la vente. Si bien qu'on sera obligées de la faire faire en petites images. Cette diffusion inespérée semble la réponse du Ciel qui, lui, est heureux de mes petits travaux.

Surtout ne dis pas cela à mon oncle, jamais nous ne lui parlons de mes tableaux ; tu sais, "nul n'est prophète dans son pays". Ainsi pour la première Ste Face, celle qui te plaît tant, jamais il n'avait pu la voir et pourtant c’est l'admiration qu'elle causa dans ton monastère et bien ailleurs qui nous la fit sortir de l'ombre, offrir aux éditeurs, enfin sans ces encouragements jamais celle que je viens de faire n'aurait  vu le jour et pour moi c'est la Volonté du bon Dieu que son doux Visage soit connu de tous ses enfants.

Pour en finir tu vois que j'ai souvent bien des peines, ce qui me console c'est que l'œuvre du bon Dieu se fait quand même et sa gloire y trouve son profit.

Mon affectueux respect à tes bonnes Mères. Tes anniversaires sont fidèlement fêtés par tes petites sœurs.

 PS de Sr. Marie du Sacré-Cœur

Sr. Marie du Sacré-Cœur embrasse bien sa Léonie.

PS de Mère Agnès de Jésus

Je pense bien à toi ma petite sœur chérie et je te retrouve chaque jour près de Jésus.

Ta petite sœur et mère.

Sr. Agnès de Jésus r.c.i.