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Le couple Martin

 

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Louis avant Zélie

Zélie avant Louis

Zélie et Louis

Louis sans Zélie

Portrait Physique

« Taille élevée (1,76) prestance d’officier, physionomie sympathique, front vaste et découvert, teint clair, avec un beau visage ovale encadré de cheveux châtains et, dans les yeux pers, une flamme douce et profonde : il tenait à la fois du gentilhomme et du mystique et ne manquait pas d’impressionner. »
Description par le Père Piat
dans Histoire d’une famille 

 Si sa famille est originaire de Normandie, Louis Joseph Aloys Stanislas Martin est né, le 22 août 1823, à Bordeaux, où son père, capitaine de l’armée, était en garnison. Le seul frère de Louis, Pierre avait alors 4 ans, sa soeur Marie, 3 ans. Ondoyé à sa naissance parce que son père est en campagne en Espagne, Louis est baptisé en l’église Sainte-Eulalie en octobre.

Après son retour d’Espagne, le Capitaine Martin est transféré à Avignon, où naît en 1826 une petite soeur de Louis, Anne Fannie.

En 1828 la famille déménage à nouveau, cette fois pour Strasbourg, dernier poste du capitaine Martin. A sa retraite, en décembre 1830, il retourne sans sa Normandie natale, à Alençon.

Louis a des facilités en français, il cite aisément les classiques de la littérature et recopie dans des carnets ses passages préférés. Il est également très bon dessinateur. Lors de son apprentissage à Strasbourg, il apprend l’allemand.

Apprenti

En 1842 Louis commence à étudier l’horlogerie, d’abord à Rennes, chez le cousin de son père Louis Bohard. Il découvre la Bretagne et se passionne pour sa culture et son folklore.

En septembre 1843 Louis quitte Rennes pour Strasbourg où doit se poursuivre son apprentissage. Entre-temps, il effectue un voyage qui le conduit jusqu’aux Alpes Suisses et découvre à cette occasion le monastère du Grand Saint-Bernard. A Strasbourg Louis vit et travaille chez la famille Mathey, horlogers et amis de son père. Après deux ans, il repart pour le col du Saint-Bernard et son monastère, mais cette fois dans l’espoir d’être accueilli dans la communauté. Son ignorance du latin ne lui permet pas de concrétiser un tel projet, mais le prieur l’encourage à combler ce manque et à revenir ensuite. Louis rentre à Alençon et entreprend l’étude du latin (et du grec aussi !).


Voir ici son livre de comptes

pour cette période


Il persiste pendant plus d’une année, mais arrête son étude après une période de maladie. Il reprend alors son apprentissage de l’horlogerie, cette fois à Paris où il loge chez sa grand-mère maternelle. Il fait connaissance de son cousin Henri-Charles de Lacauve, élève à l’Ecole Militaire, et tous deux se lient d’amitié.

Maître horloger

C’est avec le titre de maître horloger que Louis rentre à Alençon en 1850 et installe son atelier sur la paroisse Saint-Pierre de Monsort, rue du Pont-Neuf. La maison est vaste, ses parents viennent y vivre avec lui. Plus tard, il ajoute un magasin de bijouterie à son atelier d’horlogerie. Il travaille beaucoup et prospère, tout en observant strictement les préceptes de l’Eglise : jamais il n’ouvre sa boutique le dimanche.

En 1857 il achète le Pavillon, petite propriété dans le quartier de la Sénatorerie. Cette tour hexagonale et son petit jardin deviennent son lieu de retraite où il aime lire et prier. Il y range son matériel de pêche. Dans le jardin du Pavillon, il place une statue de la sainte Vierge.

Pendant environ huit ans Louis va vivre une paisible vie de célibataire retiré. Le travail, la prière, les bonnes œuvres, les saines distractions et les graves lectures suffisent à peupler son existence. Il ne semble avoir aucune inclination pour le mariage, au grand désarroi de sa mère. Jusqu’à ce jour de 1858 où il traverse le Pont Saint-Léonard…

Portrait

« De taille un peu au dessous de la moyenne, le visage très joli et d’une expression toute pure, les cheveux bruns sobrement noués, le nez long et de ligne harmonieuse, les yeux noirs, pétillant de décision, où passait par moments une ombre de mélancolie, Zélie avait de quoi plaire. Tout en elle était vivacité, finesse, amabilité.  D’esprit sémillant et cultivé, de très haut sens pratique et de grand caractère, par–dessus tout une foi intrépide, c’était une femme supérieure qui devait attirer les regards. »
Père Piat, reprenant des propos de Pauline

Les qualités les plus marquantes dans les témoignages que nous conservons sur Zélie sont sa foi profonde et sa grande capacité de travail. Elle a un caractère complexe et intéressant. Elle ne se départit jamais de son aspiration vers le cloître et pourtant aime son mari et ses enfants, remplissant pleinement son rôle d’épouse et de mère. Elle a un fantastique enthousiasme pour la vie. De son aveu même, elle est impatiente. Elle est très douée pour la confection de la dentelle et est une femme d’affaire avisée, tout en gardant ses regards tournés vers le Ciel. Grande épistolière, les nombreuses lettres que l’on conserve d’elle nous découvrent sa personnalité : elle apparaît comme une femme vive et pleine d’esprit, qui n’épargne pas ses remarques critiques contre la société dans laquelle elle vit. Si la souffrance ne l’épargne pas, elle connaît aussi beaucoup d’amour.

L’enfance de Zélie

Marie-Azélie Guérin est née le 23 décembre 1831 dans la paroisse de Saint-Denis sur Sarthon, près d’Alençon. Elle est baptisée le lendemain, veille de Noël. Son père, après une dizaine d’années dans l’armée, fait partie de la gendarmerie. Sa mère a donné naissance deux ans auparavant à leur premier enfant, Marie-Louise et la famille s’agrandit dix ans plus tard avec la naissance d’Isidore.

La mère de Zélie est une femme de foi, mais austère, notamment dans ses relations avec ses filles. Sensible et délicate Zélie en souffre beaucoup, comme elle l’écrit des années plus tard à son frère Isidore : «  Mon enfance, ma jeunesse ont été tristes comme un linceul, car, si ma mère te gâtait, pour moi, tu le sais, elle était trop sévère ; elle, pourtant si bonne, ne savait pas me prendre, aussi j'ai beaucoup souffert du cœur. » (CF 15) Le Père est strict lui aussi, mais plus tendre avec ses enfants. Zélie lui témoigne toute sa vie une affection très grande.

Afin de donner aux enfants la possibilité de recevoir une bonne éducation, la famille emménage à Alençon, rue Saint-Blaise. Pour augmenter les maigres revenus de sa pension de gendarme, le père se fait menuisier, et la mère ouvre un café, activité qui ne dure pas.  Zélie a alors 13 ans et avec sa soeur, va à l’école de l’Adoration perpétuelle, chez les Soeurs de Picpus.

Une fratrie unie

Zélie et Marie-Louise, proches par l’âge - elles ont deux ans d’écart - sont très unies dès la petite enfance, et il en est ainsi jusqu’à leur mort qui surviendra , en 1877, à quelques mois d’intervalle. Elles font partie, avec leur mère, de pieuses confréries, notamment celle du scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel en 1845 et celle du Sacré Cœur de Jésus en 1852. Elles font également partie d’une association de prière pour le salut de la France, qui a pour but d’honorer les mystères douleurs de Notre Seigneur et de la Vierge Marie.

De dix ans plus jeune que Zélie, Isidore est le petit « gâté » de la famille. Doué d’une intelligence vive, généreux, les bêtises et les frasques de son enfance et de sa jeunesse n’altèrent pas l’affection très profonde que Zélie lui porte. Ils se taquinent volontiers et avec franc-parler. Elle le sermonne régulièrement à cause de la superficialité de sa foi et son trop grand attachement aux « choses du monde »

Vers 1850, Zélie, qui rêve d’une vie consacrée à Dieu, se présente chez les Sœurs de Saint-Vincent de Paul pour y servir Dieu à travers les malades et les déshérités, mais se voit refuser l’entrée, peut-être à cause de sa santé : Zélie souffre pendant toute son enfance de maux de tête sévères et de problèmes respiratoires.

Dentellière - un morceau de sa dentelle

Zélie a 20 ans, la vie religieuse lui est refusée, il lui faut travailler et elle se tourne vers la Sainte Vierge. Le 8 décembre 1851, après une neuvaine à l’Immaculée Conception elle entend une voix intérieure qui lui dit “Fais faire du point d’Alençon ». « Fais faire » et non « fais ». Aussi ne cherche-t-elle pas un emploi de simple ouvrière mais s’engage sur la voie du chef d’entreprise. Elle avait appris les rudiments de la fabrication de la dentelle à l’école des Sœurs de Picpus, et se perfectionne dans une école où elle apprend notamment le métier d’assembleuse, puis travaille dans différents ateliers - voir ici un atelier - et voir des morceaux de dentelle

En 1853, elle installe son propre « bureau » dans la maison de ses parents, rue Saint-Blaise. Le jeudi, elle s’y tient à la disposition des ouvrières, livrant, recevant et réglant la besogne. Elle se réserve en général la réparation du tulle, remédie aux dégâts qui se produisent au cours des multiples manipulations et le plus souvent réalise elle-même le raccord entre toutes les pièces. Voir ici une dentelle de Zélie au tulle très visible.

La partie commerciale l’intéresse moins. C’est sa sœur Marie-Louise qui, avec leur père, va prendre les premiers contacts avec les magasins de vente à Paris. Dans une lettre du 10 mai 1874 à son frère, l’aînée, devenue Sr Marie-Dosithée à la Visitation du Mans, raconte les péripéties de son premier voyage à Paris : « Il est vrai que notre commencement pour le point d’Alençon s’est fait petitement et dans les larmes. Commencer à mettre en train une chose si importante et cela avec une timidité si extraordinaire que je ne pouvais aller à nos voisins sans rougir ; et de plus, me trouver dans une grande ville, sans rien connaître, pas même une seule adresse de marchands de point ! Aussi par crainte de manquer mon coup, je voulais aller chez tous les marchands de dentelles ». L’entreprise est lancée et prospère.

A partir de 1856 et la perspective du départ de sa soeur pour la Visitation, Zélie cesse de produire pour son compte et travaille pour la maison Pigache, de Paris. Cette maison reçoit le 20 juin 1858 une médaille d’argent à l’Exposition industrielle, agricole, horticole et artistique d’Alençon dont le rapporteur du jury déclara que les dentelles de M . Pigache « se recommandent hautement par leur beauté et aussi par la richesse de leur dessin… et elles font honneur à la direction intelligente de Mademoiselle Zélie Guérin, chargée à Alençon des intérêts de cet industriel». Zélie ne reprend son autonomie qu’en 1863, quand son mari assumera les relations avec la clientèle.

Le mariage

Au printemps 1858, Zélie, 26 ans croise sur le pont Saint-Léonard d’Alençon Louis Martin, horloger de 35 ans et, au moment où elle l’aperçoit, une voix intérieure qu’elle attribue à Notre-Dame lui dit : « C'est celui-là que j'ai préparé pour toi ».

Le 13 juillet 1858 à minuit, Zélie Guérin épouse Louis Martin. Ils s'installèrent rue du Pont-Neuf, à Alençon, où Louis avait son magasin d'hor­loger-bijoutier.

Un couple qui s’aime

Céline (sr Geneviève, in La Mère de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, p. 23) écrira de ses parents que leur « entente était parfaite », « leur union si complète » ( Le Père de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, p. 37). Lors des procès de béatification de Thérèse, l’abbé Dumaine, qui était vicaire de l’église Notre-Dame d’Alençon et baptisa Thérèse, apporta son témoignage : « L’union était remarquable dans cette famille, soit entre les époux, soit entre les parents et les enfants » (P. A 120)

Il règne une grande considération entre les deux époux. Zélie respecte l’autorité de son mari, et quand elle ne partage pas son avis mais pense avoir raison, elle sait en douceur l’amener à changer ses vues.

Ils sont complémentaires et solidaires. Chacun approuve et soutient l’autre dans ses engagements charitables. De même dans le travail : il n’était pas si commun pour l’époque qu’un père seconde son épouse comme le faisait M. Martin auprès des enfants, et encore moins qu’il laisse sa propre activité (qu’il aimait tant) pour s’occuper, avec elle (et non à sa place), de celle de sa femme, pour « lui consacrer plus de temps et alléger son labeur » (Céline in Le Père de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Céline Martin, p. 31).

Des parents

   Au début de leur mariage, Zélie se rallie à la proposition que lui fit Louis de vivre une union simplement fraternelle - la virginité étant considérée comme la perfection - jusqu’à ce qu’une meilleure compréhension du mariage chrétien réoriente ce choix.

Neuf enfants vont naître au foyer Martin. Quatre d’entre eux meurent en bas âge ; cinq filles seront religieuses. Leurs parents attachent un grand prix à leur formation humaine et spirituelle.  M. et Mme Martin ont aimé leurs enfants. Ils ont su le leur dire, ils ont su le leur prouver.

Ils ont la volonté de leur faire plaisir, par des sorties à la campagne, des après-midi passés à la foire, des veillées égayées par les châtaignes grillées, les chants et les poèmes, sans oublier les imitations que Louis réussit particulièrement. Ils respectent la liberté de leurs enfants. Si grand que soit le désir de Zélie de voir ses filles religieuses, elle se garde bien de les influencer, accueillant simplement leurs confidences. Même discrétion de Louis qui laisse à ses aînées la plus grande latitude dans leur rôle de maîtresses de maison aux Buissonnets.

Louis et Zélie travaillent beaucoup. Le but de leur activité professionnelle, c’est encore les enfants - sans dot, aucun avenir pour une fille : elle constitue un élément indispensable pour le mariage, ou pour la vie religieuse.

Au Procès de Béatification de Thérèse, Marie déclare : « L’éducation dans notre famille était affectueuse, mais nullement molle ». C’est aussi ce qui ressort du témoignage de ses sœurs et des amis ou domestiques de la famille. La discipline est de rigueur. On tient à la tenue, à l’ordre, à la ponctualité. Ni écart de langage, ni oisiveté ne sont tolérés. Les défauts sont repérés et réprimés dès le plus jeune âge, entêtement et caprice sont combattus. Mais cette fermeté basée sur l’amour, toujours orientée vers le bien de l’enfant, s’exerce avec discernement : « la brutalité n'a jamais converti personne, elle fait seulement des esclaves. » (CF 195)

Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de difficulté. L’éducation de Léonie sera un problème pour Louis et Zélie. Les filles Matin, devenues adultes, affirment unanimement avoir bénéficié d’une éducation soignée.

Une charité en actes

Louis et Zélie sont loin de vivre repliés sur leur cocon familial ! Ils étaient au contraire en première ligne de toutes les préoccupations de leur temps, attentifs à ceux que la Providence mettait sur leur chemin. L’attention aux pauvres, leur accueil à la maison même, le temps passé à faire pour l’un ou l’autre des démarches pour une vie meilleure… les exemples sont nombreux dans la vie de la famille.

Les deux époux puisent leurs forces dans la prière, assistant à la Messe des ouvriers tôt le matin. Ils restent attentifs à ce que les malades qu’ils connaissaient, particulièrement les mourants, puissent être secourus par une présence aimante à leurs côtés et par les sacrements. Zélie a une grande sollicitude pour ses ouvrières. Malgré un travail accablant, elle n’hésite pas à aller leur rendre visite si elles sont malades et se préoccupe de chacune d’elles.

Maladie de Zélie

En 1865, Zélie remarque une grosseur au sein, résultant d'un coup qu'elle s'était donné dans sa jeunesse sur l'angle d'une table. Aucun trai­tement n’est prescrit. La douleur physique éclate onze ans plus tard, révélant une tumeur cancéreuse.

Les lettres de cette époque montrent un abandon total. Elle continue à travailler, à se consacrer à ses enfants, à son mari, fidèle à elle-même. En juin 1877, elle qui n’aime pas les pèlerinages, part à Lourdes. Mais au retour, rien n’est changé. L’été est très dur, le mal progressant vite et les douleurs s’intensifiant. Elle meurt le 28 août, à 45 ans.

Le veuvage    

         Veuf, Louis choisit de quitter Alençon et s’installe à Lisieux près de la famille Guérin, dans la maison des Buissonnets. Après avoir cédé pour 3,000 francs le commerce de dentelle aux demoiselles Persehaye le 25 septembre 1877,  il vit de ses rentes, entouré de l’affection de ses cinq filles. Les aînées se partagent la direction de la maison et le suivi de l’éducation des plus jeunes. Il s’occupe de son jardin, va pêcher dans les rivières autour de Lisieux, fait quelques voyages. Il continue à aller à la première messe chaque jour et parvient à convaincre Isidore Guérin de mettre sur pied l’Adoration nocturne ; il rejoint l’œuvre de St Vincent de Paul qui vient en aide aux pauvres.

En octobre 1882, Pauline prend la première le chemin du cloître. Ce n’est pas une surprise pour Louis qui s’y attend. Elle entre au Carmel de Lisieux. Quand Marie la rejoint le 15 octobre 1886, le coup est rude pour Louis. Elle est « sa première », comme il l’appelle, la maîtresse de maison, celle à qui il confie la charge de mener son troupeau lors de ses voyages. La même année, Léonie, sur un coup de tête, entre chez les Clarisses lors d’un voyage à Alençon. Louis soutient sa fille, même si la soudaineté le surprend. La règle très austère du couvent ne convient pas à sa santé fragile, et elle ne reste que quelques mois. Louis ira la chercher sans rien lui reprocher.

Le jour de la Pentecôte 1887, Thérèse, 14 ans, annonce elle aussi son désir d’entrer au Carmel. Elle est très jeune, et Louis commence par lui faire remarquer qu’elle a le temps. Mais Thérèse le convainc. Et dès lors il sera son soutien sans faille. Léonie est alors à la Visitation, dont elle ressort au bout de quelques mois pour raison de santé. Elle fait une troisième tentative en 1893, qui se solde à nouveau par un échec. Céline quant à elle, bien qu’attirée par la vie religieuse, fait le choix de rester avec son père. Ce n’est qu’après le décès de Louis qu’elle entre au Carmel.

Maladie de Louis

Au printemps 1887, la santé de Louis connaît une première alerte sérieuse : une attaque de paralysie d’une jambe. Un an plus tard, des symptômes inquiétants apparaissent : perte de mémoire, distractions, oublis. Lui qui est toujours impeccablement mis apparaît parfois en tenue négligée.

En juin 1888, il part sans prévenir, et disparaît plusieurs jours : on le retrouve au Havre. Les accidents circulatoires qui provoquent cris, larmes et paroles insensées alternent avec des périodes de rémission où monsieur Martin fait des projets. Aujourd’hui, les médecins s’accordent à dire que Louis souffrait d’artériosclérose cérébrale avec poussée d’urémie.

12 février 1889 : Louis se sent menacé, il veut défendre ses filles contre des agresseurs imaginaires et pour cela se munit de son revolver. Cette grave crise entraîne son internement au Bon Sauveur de Caen, hôpital spécialisé pour les malades mentaux : « l’asile de fous », comme on dit à l’époque.

Louis est interné sous le numéro 14 449 avec ce motif : « Manifestations délirantes avec détention d’arme ». Le Bon Sauveur de Caen est un des premiers établissements psychiatriques de France, il est tenu à l’époque par 215 religieuses et compte jusqu’à 300 employés. Les malades sont répartis en huit quartiers ; Louis est installé dans celui des « tranquilles et semi-tranquilles ». Il va y rester pendant 3 ans et 3 mois.

Si médicalement les moments de crise et les moments de lucidité se succèdent, humainement on admire son comportement exemplaire qui lui fait recevoir les noms de « vénérable vieillard » et « beau patriarche ». Par humilité, il refuse la chambre particulière qu’on lui offre, partageant avec ses compagnons d’infortune les douceurs qu’il reçoit de sa famille.

Dans ses bons moments, il assiste chaque jour à la messe dans la chapelle de l’hospice et y communie. Il est conscient de faire de l’apostolat autour de lui, quand il évoque le besoin de conversion de bien des malades.

L’épreuve est lourde, et l’humiliation profonde, lorsque le 8 juin 1889, il doit signer la renonciation à la gestion de ses biens.

Le 12 mai 1892, c’est le retour à Lisieux, la « fin de l’exil » comme dira Céline. Une dernière fois, il peut revoir ses filles Carmélites au parloir. Louis n’est pas guéri, mais presque paralysé des jambes, il ne peut plus fuguer, et Isidore Guérin loue pour son beau-frère, Céline, Léonie et un couple de domestique, Marie et Désiré LeJuif, une maison voisine de la sienne.

Selon Mme Guérin, Louis est facile à soigner, « il veut tout ce qu’on veut ». Désiré l’aide à se mouvoir, conduit son fauteuil d’infirme et le fait manger. Ensemble, il leur arrive de chanter des cantiques. Il a des périodes d’agitation, de tristesse, mais jamais de révolte ni de réaction violente. Il parle peu, mais s’intéresse à ce qui se passe autour de lui (il aime écouter sa nièce Marie jouer du piano). Au début de l’été, en 1893 et 1894, les Guérin l’emmènent au château de la Musse dont ils ont hérité, près d’Evreux.

A partir de mai 1894, son état s’aggrave et son cœur commence à flancher. Une crise très violente conduit à lui administrer les derniers sacrements. Début juin, une crise cardiaque laisse penser que c’est la fin. Mais la crise passe. Le voyage pour la Musse a lieu début juillet ; il est éprouvant pour le grand infirme, mais se déroule bien. Le 11 juillet, Louis tombe de son lit. Le 28 juillet, il reçoit à nouveau l’extrême onction. Il meurt le dimanche 29 juillet matin.

Ses obsèques sont célébrées à la cathédrale Saint-Pierre de Lisieux. Il est enterré au cimetière de la ville, où, le 10 octobre suivant, Isidore réunit dans le même tombeau les restes de Zélie, des quatre enfants morts en bas âge, de la grand-mère Guérin et du grand-père Martin.