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Souvenirs autobiographiques de Mère Agnès

 

Souvenirs intimes

 

 

A Sr Marie du Sacré-Cœur et à Sr Geneviève de la Sainte Face et de Sainte Thérèse, mes sœurs bien-aimées.

                        JESUS 2 mars 1932

Pour vous faire plaisir, mes petites sœurs qui m'aimez tant et qui avez vieilli près de moi au service du bon Dieu, je vais recopier certaines pages de mon cahier écrit en 1905. J'en ai aussi déchiré beaucoup, je vous l'avoue, car elles ne disaient pas du tout mon âme d'aujourd'hui.
Depuis 27 ans en effet, que d'événements, que de grâces diverses qui m'ont instruite et mûrie ! je n'en dirai rien dans ce nouveau cahier. J'en reste à l'année 1905, je n'ai donc rien écrit de nos grandes souffrances de communauté, où nous avons fait de si dures et si salutaires expériences qui nous ont fixées pour toujours dans l'humilité et la vérité, de sorte que nous n'avons plus qu'à en bénir le bon Dieu…
Je n'ai pas voulu non plus vous raconter l'histoire des persécutions extraordinaires et terribles que nous avons subies pour la cause de notre petite Thérèse de la part de notre famille de Lisieux, * (c'est à dire par Francis, et par cette pauvre Jeanne La Néele, qui s'en est repentie plus tard et nous en a demandé pardon. Le docteur La Néele, après sa mort, est venu implorer par des signes bien extraordinaires, et son pardon, et des prières….) montée contre nous par des ennemis du carmel. Mais que n'avons nous pas souffert de sa part ! tant pour l'iconographie en général, que pour l'organisation des Buissonnets, de la petite Procure en face du monastère et surtout pour le rachat de la maison natale à Alençon !…
Et le Père Ubald ! Quels souvenirs terribles ce nom seul évoque dans notre esprit !!! et les machinations du diable par rapport à la Basilique l'année dernière !
Mais si je rappelais en détail toutes ces croix, il faudrait rappeler aussi en détail toutes nos joies profondes, inexprimables, au moment de la Béatification, de la Canonisation de notre petite Thérèse, en d'autres circonstances encore qui touchent à sa gloire et à son culte, alors nous verrions – avec quelle reconnaissance attendrie – que malgré nos épreuves passées, malgré toutes celles que nous pourrions subir encore, nous devrons toujours convenir que la balance du bon Dieu a fortement penché pour nous, non du côté de ses rigueurs, mais du côté de ses douceurs et prédilections ineffables.
Votre petite Pauline de 70 ans et demi,
                          Sr Agnès de Jésus r.c.i.

Extraits de mes souvenirs
Toute petite, Maman me prenait sur ses genoux et me racontait des histoires de la vie des Saints. C'est celle du Curé d'Ars qui me frappa le plus à cause du diable qui l'appelait: "Vianney ! Vianney !" Et souvent je redemandais à Maman de me raconter "Vianney"!
Une fois, elle me dit qu'au ciel, les Vierges seules suivraient partout le bon Jésus, sous la forme d'un Agneau sans tache, qu'elles seraient couronnées de roses blanches et chanteraient un cantique que les autres ne pourraient chanter. Alors, je lui dis que je voulais être vierge avec une belle couronne blanche, et je lui demandai de quelle couleur serait la sienne, car elle m'avait fait remarquer que les personnes mariées n'auraient pas de couronne blanche. Elle me répondit qu'elle aurait sans doute une couronne de roses rouges. Et je m'écriai: "Oh ! maman je ne me marierai jamais, pour ne pas avoir une couronne rouge dans le ciel !"

A l'âge de 5 ou 6 ans, je vis en songe mon ange gardien. Il était grand et très beau avec un vêtement blanc et des ailes. Il me tenait par la main et me conduisait par un petit sentier si ombragé que je ne pouvais apercevoir que du feuillage soit en côté, soit au dessus de ma tête. Notre voyage dans le petit sentier me parut long. Je n'osais pas parler, mais j'étais bien heureuse. Enfin nous arrivâmes dans une grande prairie déserte et élevée. Au milieu de la prairie je vis Notre Seigneur attaché à la croix. L'ange me fit agenouiller à ses pieds et disparut.  Lorsque j'entrais au carmel et que j'aperçus le calvaire du préau, je pensais aussitôt à mon rêve ; et la petite statue de l'Ange gardien au commencement du grand couloir qui conduit à la porte des ouvriers, m'y fait penser encore bien souvent, parce que le couloir me rappelle le sentier ombragé. Je trouve que ce rêve est une image de ma vie sous bien des rapports ….
Au même âge, à peu près, dans la nuit, je vis non pas en rêve mais en réalité, la très Sainte Vierge ; oh si belle ! se pencher doucement sur mon petit lit, et me regarder avec tendresse, comme une Mère qui veille sur son enfant. Je la regardais aussi toute ravie et pensant "c'est la sainte Vierge !"
 (Sr Marie du St Esprit a représenté la scène aussi bien que possible, d'après mes indications. Je veux garder pour moi seule ce petit tableau, il ne faut pas le faire photographier: j'en aurais de la peine.)
Sans rien me dire, Elle fit passer dans mon cœur des sentiments de pureté d'une douceur inexprimable. C'était un samedi. Le lendemain matin, Louise, notre domestique, nous appela Hélène et moi, pour changer nos petites chemises. Elle commença par moi, mais j'étais très recueillie et ne lui disais pas un mot. Elle voulait rire et s'amuser. Alors je la priais de me laisser tranquille parce que "j'avais vu la Sainte Vierge". Elle se mit aussitôt à se moquer de moi en me fatigant de ses questions. Elle voulait surtout savoir sur quoi la Ste Vierge marchait. Je répondis naïvement: " je crois qu'elle marchait sur des perles." Nouveaux éclats de rire ! – Ah !sur deux perles ! sur deux roulettes !" Je n'avais pas dit "sur deux perles " et j'étais malheureuse, sans pourtant perdre ma conviction d'avoir vu la Sainte Vierge.

(inclus ceci:)


+ Jésus. Marie
Un samedi de ma petite enfance, pendant la nuit,
Je vis la Vierge et goûtais sa présence, près de mon lit
Reviens Marie, au temps de ma vieillesse, tout près de moi ;
Et que mon ciel d'éternelle jeunesse, soit près de Toi…..
                        2 octobre 1942
Soixantième anniversaire de mon entrée au carmel,
Sr Agnès de Jésus c.d.i.

Je n'ai rien confié à Maman. Un sentiment de timidité m'a retenue. mais la sainte Vierge a permis ce silence, parce que, sans doute notre si pieuse Maman aurait trop remarqué la grâce qui m'était faite, je m'en serais bien aperçue, et peut-être aurais-je perdu un certain bonheur intime que le temps n'a pu effacer.

Voici une protection du bon Dieu bien manifeste, toujours vers le même âge c'est à dire avant 7 ans.
Un jour, en montant l'escalier, Louise qui était toute jeune et sans expérience, se mit à me chatouiller les mollets. Je ris d'abord de bon cœur, mais comme elle continuait toujours, je fus prise d'un rire nerveux que je ne pouvais plus arrêter.
Voyant cela, et une fois rendues dans une chambre, du second étage de la maison, elle me posa sur un lit, continuant encore à me chatouiller sous les pieds. Je riais malgré moi, mais de plus en plus faiblement, car je me sentais mourir. A ce moment même, la porte s'ouvre, c'était Maman. Elle me regarda avec stupeur et dit sévèrement à Louise: "Q'est-ce que vous faites ?..! Vous ne voyez donc pas le danger que court cette pauvre petite !" On fit le plus grand calme autour de moi et peu à peu je cessais de rire. Ce fait se grava dans ma mémoire au point que tous les détails m'en sont encore présents. Louise nous faisait très peur, à la petite Hélène et à moi, parce qu'elle nous grondait beaucoup quand nous salissions nos vêtements. C'était une véritable tyrannie. Aussi, lorsque j'étais demi-pensionnaire à la Providence, avec Marie, si je faisais la moindre tâche à mes bas, par exemple, j'essayais de la laver au bord d'un petit étang ; mais je ne réussissais qu'à l'agrandir et je rentrais toute tremblante à la maison. Après la mort de la petite Hélène, Louise se repentit beaucoup de l'avoir terrorisée, elle allait souvent prier et pleurer sur sa tombe. Pour tromper ses regret et ses remords, elle exagéra ensuite dans le sens contraire à l'égard de Céline, qu'elle gâta sans discernement. Marie n'eut jamais peur d'elle et la dominait au contraire.
Quant à Léonie, si difficile dans son enfance, elle la rendit toujours malheureuse quoiqu'on fit pour la retirer de ses mains. Maman essaya par deux fois de la mettre en pension avec nous à la Visitation ; elle n'y pût rester, et quand elle en sortit, ce fut pour retourner du côté de Louise, malgré toutes les avances de notre pauvre petite Mère. Je crois qu'il y avait là une action secrète et maligne du démon, car Léonie a toujours eu du cœur et une bonne nature au fond.
A la Providence, j'étais tout à fait douce, je faisais tout ce qu'on voulait. Les grandes pensionnaires en profitaient pour me faire faire des sottises et pour me taquiner, mais Marie me protégeait avec ardeur et faisait le gendarme autour de moi. Un jour qu'une élève m'avait fait pleurer pendant la récréation au jardin, elle me dit toute courroucée: " Montre-moi celle qui l'a fait de la misère !" et elle s'élança à la poursuite de la coupable.
En ce même temps, un jour de congé, nous nous étions amusées à la maison à sauter pardessus des obstacles que nous avions placés au milieu d'un appartement. Je mis à ce jeu, bien innocent d'ailleurs, beaucoup d'animation et d'ardeur. Mais tout à coup, je sentis que dans certains mouvements extravagants je n'étais pas modeste, enfin ma petite conscience me disait de cesser ; je ne dus pas l'écouter, car pour me donner sans doute une horreur salutaire du péché, voici ce qui m'arriva la nuit suivante, et ce n'était pas un rêve. Je vis entrer
dans la chambre où je couchais près de la petite Hélène et de Louise, un homme de haute taille que je pris d'abord pour mon grand'père, tout en me disant: « Comment donc bon papa a-t-il pu entrer, puisqu'il faut passer par la chambre de Papa et Maman pour venir ici ? »

Aussitôt j'entendis cet homme grommeler je ne sais quoi entre ses dents, et je me dis aussitôt: " c'est le diable !" Il se dirigea vers mon petit lit, puis vers celui d'Hélène où il dit: "Celle-là est bien gentille ….." puis il sortit de la chambre. La tête de mon lit était appuyée au côté de la commode où était placée la statue de la Sainte Vierge que nous appelons maintenant "la Vierge du Sourire ". Je me levai toute tremblante et me mis à genoux sur le meuble tout près de la statue. Je récitai là un Souvenez-vous, avec une ferveur incroyable demandant à la Sainte Vierge de ne jamais offenser le bon Dieu. Je ne crois pas que dans toute ma vie j'ai récité un souvenez –vous avec de tels sentiments.
Je fus marraine de mon petit frère Marie-Joseph-Jean-Baptiste qui mourut âgé de neuf mois. Quand on le mettait le matin dans le grand lit de nos parents, je montais sur le pied du lit, et là j'exécutais des danses, qui faisait rire le petit à gorge déployée. J'entends encore le joli petit rire perlé qui me ravissait. Oh que je l'aimais ! Que j'eus de peine à sa mort quand Maman ouvrant la porte de ma chambre me dit, le matin du 24 août 1868: "Ton petit frère est mort !". En effet, il s'était envolé au ciel dans la nuit, qu'il avait passé sur les genoux de maman, au milieu de grandes souffrances. Je le vois encore dans son petit cercueil, il avait l'air d'un ange, et Maman disait: "Faut-il mettre cela dans la terre !" mais elle était si résignée ! Elle recevait quand même les ouvrières, avec le petit cercueil devant la fenêtre de son bureau. Ce tableau est gravé dans ma mémoire. Ce devait être la veille de l'inhumation.
Au commencement d'octobre de cette année 1868, j'entrai à la Visitation du Mans avec Marie. j'avais juste 7 ans et un mois. Si je n'avais pas eu Marie avec moi, je crois bien que je serais morte de chagrin, tant j'aimais mes parents.
Je ne pleurai pas cependant en les quittant, parce que Marie s'en chargeait pour nous deux !et je me disais: c'est assez d'une à pleurer comme ça, papa et Maman auraient trop de chagrin si je pleurais aussi.
Je me souviens particulièrement de mon premier retour à Alençon. C'était pour les vacances du jour de l'an. Une dame connue de nos parents nous ramenait à la maison. Dès que nous arrivâmes à notre rue du Pont-neuf, je ne me tenais plus d'émotion et de bonheur, mon cœur battait à se rompre, je voyais de loin les lumières de l'horlogerie, j'étais sans paroles ! Dans un instant j'allais retrouver mes parents, me jeter dans leurs bras, recevoir leurs caresses, après trois mois d'absence qui m'avaient paru des siècles ! (écrit en 1932 !)


O doux et purs sentiments de l'enfance ! Comme ils traduisent bien ceux de la vieillesse où je suis ! Me voilà en effet, au tournant de la dernière rue et j'aperçois la maison paternelle, enfin !! je suis presque rendue au port, quel bonheur ! quelle ivresse ! Et ce ne sera plus pour retourner après quelques jours de vacances dans la pension de l'exil, non ! Ce temps-là va prendre fin, ce sera la vie de famille pour toujours avec le bon Dieu, avec nos parents, avec tout le ciel !

Après ma première confession à la Visitation, je dis à ma tante: "Ma tante comme c'est triste ! je vais être maintenant obligée de faire des péchés pour retourner à confesse !!!—Que dis-tu là, ma pauvre enfant ! –Mais, ma tante, j'ai vu une liste à la porte du confessionnal où toutes les religieuses ont leur nom, et elles tirent, à côté, un petit cordon tous les huit jours, en sortant de se confesser. Tous les cordons sont tirés à la fin de la semaine, et elles retournent à confesse tout pareil la semaine d'après. C'est donc qu'elles font toujours des péchés pour avoir l'absolution." Ma tante ne parut pas contente de ma réflexion et comme je ne comprenais pas les explications qu'elle me donnait, elle disait déjà que je tenais "mordicus" à mes idées. En effet je lui résistais souvent. Marie était bien plus docile et bien plus humble. Elle était aussi plus expansive avec notre bonne tante. Quand elle avait fait la moindre bévue, elle courait la lui raconter. Pour moi, j'avais assez de savoir qu'elle me guettait par une imposte de la classe qui se trouvait au dessus d'un petit escalier qu'elle devait monter chaque jour. Et lorsqu'elle me disait: " Pauline, tu parles au lieu d'étudier, tu t'amuses avec tes voisines, je le sais." Cela m'impatientait, je me disais: ce n'est pas étonnant qu'elle sache ce que je fais, puisqu'elle le voit ! Mais tout de même, je ne m'amusais pas toujours en classe, je faisais de mon mieux et je me trouvais malheureuse d'être vue juste au moment où j'étais en défaut.
Il est vrai que ma vivacité extraordinaire me faisait grand tort. Quand j'avais perdu "la rosette " (petite décoration donnée le dimanche aux élèves sages), je pleurais à m'en rendre malade. La maîtresse me dit un jour: "Mais enfin Pauline, ce n'est pas raisonnable, vous pleurez comme si vous aviez perdu père et mère !"

A la mort de notre petite sœur Hélène qui arriva le 22 février 1870, ma tante nous l'annonça avec beaucoup de douceur et d'affection. Marie jeta un cri de douleur. Moi j'éprouvais un tel saisissement que je ne pus verser une seule larme. Ma tante me dit plus tard que je l'avais surprise, que j'avais moins de coeur que Marie. J'en eu beaucoup de peine. La mort de ma petite Hélène avait creusé au contraire comme un abîme dans mon cœur. Je fus longtemps à m'en remettre, je ne pouvais plus jouer, je regardais souvent le ciel où ma petite sœur vivait avec les Anges. Mes vacances depuis cette mort perdirent beaucoup de leurs charmes. Et puis d'un autre côté, Louise nous empoisonnait les douceurs de la famille à cause de Léonie que nous savions malheureuse avec elle.


J'étais portée à la piété, j'aimais tout ce qui me parlait du bon Dieu. Très souvent, avant de m'endormir, je m'enfonçais sous mes couvertures en me disant je vais penser que le bon Dieu n'a jamais eu de commencement et qu'il n'aura jamais de fin. Qu'il n'ait jamais de fin, j'arrivais encore, il me semble, à m'en faire une petite idée, mais qu'il n'ait jamais eu de commencement, cela m'impressionnait et me dépassait à tel point, qu'il venait toujours un moment où je sortais vite de mes couvertures pour me distraire et ne plus penser à un mystère qui m'écrasait.

Marie fit sa première Communion à 9 ans et quatre mois. Elle jouit de cette grande exception, parce que notre sainte tante était très malade. On avait peur qu'elle ne soit pas là un an plus tard. Marie me fit toujours l'effet d'un ange, elle méritait bien cette exception. Le jour de sa première communion, elle pria avec tant de foi pour la guérison de ma tante, que celle-ci se trouva mieux immédiatement, et vécut encore six ans. Tout le couvent en fut dans l'admiration. Oh que cela me parut désirable de faire sa première communion !


Que mon cœur était pur alors ! En grandissant, j'eus le malheur de ne point faire comme Thérèse….voyant plusieurs élèves s'attacher particulièrement à une maîtresse, je voulus les imiter, et je pus y réussir ! oh ! malheureuse puissance ! qu'elle a été pour moi la source de grands maux…
Cependant, je fis une très bonne communion, il me semble, je pensais déjà à être religieuse. C'était le 2 juillet 1872, j'avais presque onze ans. La petite Thérèse devait naître 6 mois après. L'après-midi, mon amie Marie-Thérèse qui avait été choisie pour prononcer l'acte de consécration à la Sainte Vierge se trouva tout à coup très malade. La première maîtresse chercha laquelle de ses compagnes pourrait la remplacer. Elle vit sans doute dans mes yeux l'ardeur de mon désir, car elle me dit en me passant la copie: " Eh bien, essayez !" Je lus l'acte de mon mieux et c'est moi qui le récitai à la chapelle.
Puisque vous désirez savoir le nom de mes compagnes de première communion, en voici la liste:
Marie Thérèse Pallu de Bellay devenue Mme de Feydeau et qui correspond toujours avec moi.
Blanche de Mailly
Marguerite de Cumont (Mère d’une carmélite de Caen)
Yvonne de la Piquerie, actuellement aux petites sœurs des pauvres, avec son pauvre mari !
Geneviève de Viennay (?) qui mourut bien tristement dans un drame affreux ! Elle a bien besoin de la miséricorde du Bon Dieu. Elle fut infidèle à son mari, qui, lui, était parfait. Jamais cette compagne ne m’a plu….
Geneviève de la Porte, soeur d’Edith (Mme de Mesmay)
Marie de Baglion qui emploie sa vie en bonnes œuvres
Madeleine de la Charrie qui fut visitandine au Mans
Peut-être Eugénie Vérité (qui avait une tante au carmel du Mans, il me semble), mais je ne suis pas sûre de celle-là.

La jeune maîtresse que j’aimais tant: Sr Jeanne Charlotte de Beausse, n’était encore que novice. Pendant sa retraite de profession, je la voyais tous les jours assise dans le préau et je me disais: Oh que c’est beau d’être religieuse ! quand est-ce donc que je serai religieuse, que je ferai ma retraite aussi pour devenir l’épouse de Jésus ? - car je pensais à être visitandine plus tard. Cette religieuse mourut bientôt après.
Alors je m’attachai follement à une autre de mes maîtresses (Sr Aloysia Vallée) que j’aimais déjà beaucoup, et, comme cela était arrivé pour Sr Jeanne Charlotte, elle me paya de retour. Mais quelle misère que ces affections exagérées ! Oh mon Dieu, pourquoi ne vous ai-je pas uniquement aimé ! Pourquoi me suis-je laissé couper et brûler tant de fois les ailes, à cette flamme trompeuse de l’affection si vaine des créatures ! Je prenais cette pauvre flamme pour la vraie lumière du bonheur, mais elle s’est éteinte, et je suis restée blessée, attendant de votre miséricorde « des ailes plus brillante et plus légères pour voler vers vous, Seigneur Feu divin, qui seul brûlez sans consumer ».       
Sr Marie-Aloysia mourut en 1904. La Supérieure de la Visitation du Mans m’envoya son crucifix. Je l’ai placé en évidence au dépôt, et souvent en le regardant, je pense à cette parole de l’Imitation: « Aimez et conservez pour ami celui qui ne vous quittera pas quand tous les autres vous abandonneront…. »

Je reçus une fois pour mes étrennes un beau livre relié et doré sur tranches, c’était l’histoire de Fabiola. Je m’enthousiasmai à cette lecture. Tous les portraits de héros et de vierges martyres me ravissaient. Je lisais et relisais le texte sous les images, par exemple: « Agnès semblait plongée …..
Et la lune brillante vint ….. » Ah ! cette lune brillante du temps des persécutions, comme elle éclairait de belles scènes !
J’étais privée de mon livre quand je rentrais au pensionnat, mais un jour, à une loterie, Marie de Baglion gagna une petite édition de Fabiola, moi j’avais gagné une belle rose en porcelaine. Je la lui proposai en échange et elle accéda à mon désir, car son tout petit livre ne valait pas ma rose apparemment.

Quand Marie sortit de pension, je restai seule à la Visitation et jamais les lettres de Maman ne me furent si chères et plus précieuses. La première maitresse du pensionnat (‘) me dit un jour, en me tendant une de ces lettres qu’elle venait de recevoir: « Tenez Pauline, voilà une lettre de votre Maman. Je ne connais pas d’élèves au pensionnat qui en reçoivent de pareilles » (Sr Marie Louis de Gonzague Vétillard, une vraie sainte. Elle avait succédé à Sr Marie Paula qui avait été envoyée à Angers)
Cette pauvre maman qui savait me faire tant de plaisir, me donnait toutes sortes de détails sur mes petites sœurs, Céline et Thérèse. Elle écrivait très serré, sans laisser de papier en blanc car je n’aurais pas été contente.
Cette dernière année de pension j’y lus des nouvelles bien alarmantes sur sa santé, et pourtant elle m’en confiait le moins possible ; d’ailleurs, c’est après la mort de ma tante que son mal empira.
Ma tante mourut le 24 février 1877. Quelques jours après, je la vis en rêve très belle et couronnée de roses. Elle s’avançait vers moi dans un cloître du monastère près du choeur des religieuses et elle me tendait les bras. J’écrivis cela à Maman qui voulut en savoir davantage, mais une maîtresse à qui je l’avais raconté se moqua un peu de moi ; alors j’ai eu honte et ne voulus plus en parler. Maman m’écrivit qu’elle y croyait quand même: « que veux-tu ma pauline, j’aime à penser au surnaturel, cela élève mon âme vers les Cieux. »
Aux vacances de Pâques, dès que je fus arrivée à la maison, elle me prit à part et me conjura de lui donner des détails sur mon fameux rêve. Pauvre petite Mère ! elle ne pût rien obtenir de moi. Cela me fait encore de la peine quand j’y pense. Sr Marie du Sacré-Cœur garde une lettre où je lui parle de ce rêve. Il y a toute une histoire sur un billet auquel ma tante venait de répondre. Je n’ai maintenant aucun autre souvenir que celui que je viens d’écrire. Je ne sais plus du tout ce que disait ce billet.
A notre pèlerinage de Lourdes en juin 1877, Maman comptait sur mes prières surtout, pour obtenir sa guérison. C’est incroyable comme elle avait confiance en moi et comme elle m’aimait ! Mais je ne fus guère fervente pendant le voyage, et je vis bien qu’elle était déçue….Léonie nous agaçait, Marie et moi, et puis il fallait chanter des cantiques que nous ne connaissions pas …et nous n’avions pas le cœur à chanter.
A la porte de la piscine, nous attendions anxieuses le miracle. Maman, es-tu guérie ? lui disions nous dès qu’elle sortit. Hélas, elle ne fut guérie que deux mois après, lorsque la Sainte Vierge l’emmena au Ciel, et la fit boire aux sources d’eau vive qui ne jaillissent plus de la pierre du désert, mais du cœur du bon Dieu. Je la vis plusieurs fois à la grotte, baigner le front de Léonie dans l’eau miraculeuse. Ce ne fut pas en vain, car Léonie est devenue une vraie sainte. Comme cette pauvre Maman me voyait très triste au retour, elle essaya de me consoler par ces paroles: « Ne t’attends pas à la joie sur la terre, ma Pauline, la Sainte Vierge te dit comme à Bernadette: Je ne te rendrai pas heureuse en ce monde, mais en l’autre.»


Un petit souvenir de mon voyage


Maman voulut parler à Mgr Peyramale, avec qui, je crois, elle avait correspondu. Il était absent. La servante qui nous répondit nous frappa par sa modestie, de plus elle était distinguée. Comme elle ne nous congédiait pas, Maman lui parla de la grotte et des impressions qu’elle y avait ressenties. Et la servante de lui répondre: « Ah Madame, je vous assure que maintenant ce n’est plus rien ! Quand on a vu comme moi Bernadette en extase, on en a pour la vie voyez-vous ! » Elle essuya une larme et se mit à nous raconter comment elle avait vu plusieurs fois la petite Bernadette se tenir à genoux comme par miracle sur la pente du rocher, et la flamme du cierge passer entre ses doigts sans les brûler, et son visage transfiguré en regardant la sainte Vierge...
Le souvenir de ce récit me fait toujours du bien ; il me fait aimer Lourdes d’une façon particulière.

Petite histoire visitandine de la « couronne blanche »


A mon retour au Mans, je n’avais plus guère de semaines à passer avant mes vacances perpétuelles ; mais je m’attendais, avec mes prix, à recevoir « la couronne blanche » C’était la marque la plus haute de la satisfaction générale envers une élève qui sortait de pension. Je ne l’avais vu donner qu’une seule fois pendant mes neuf années au pensionnat. Il fallait surtout pour l’obtenir, que toute la dernière année, l’élève n’ait que les plus hautes notes, qu’elle n’ait pas manqué une seule fois le tableau d’honneur, le médaillon de politesse etc.
J’examinais mes notes sans rien dire, et je voyais que la couronne blanche allait m’échoir, mais chose extraordinaire, personne autre que moi n’y pensait.
J’arrive à la distribution des prix, point de couronne blanche pour Pauline, pour personne ! Comme je pleurais à la fin, en allant embrasser la Supérieure, je lui en dis la cause: « Maman est très malade et j’aurais été si heureuse de lui rapporter la couronne blanche ». La pauvre supérieure parut tout étonnée ; on essaya ensuite de m’expliquer la chose: j’avais un point de politesse qui m’aurait manqué au dernier trimestre. Je le savais bien, mais comme on avait reconnu, ensuite que je n’avais pas eu tort personnellement dans une petite histoire avec une novice, où toute la première classe se trouvait en défaut, je m’étais dit: j’aurais tout de même la couronne blanche. Que mon silence était sot ! Si j’avais confié mes espoirs à la première maîtresse, c’était fait !
Maman me vit un tel chagrin à ce propos, qu’elle me dit: « Mais ne te fais donc pas tant de peine, ma petite Pauline, cela m’est bien égal, je suis très contente de toi, et si tu veux, je vais t’acheter une couronne blanche. » Oui mais, ce n’était pas cette couronne-la que j’aurais voulue ! !

C’était dans le même mois le 28 août que Maman devait mourir ! Oh ! que tout était triste chez nous ! Un jour, Maman étant couchée, je la gardais sans dire une parole. Elle me prit alors les mains les embrassa et me dit: » Pauvre petite quelles vacances pour toi ! et moi qui me réjouissais tant de t’avoir tout à fait !
O ma Pauline tu es mon trésor. Je sais bien que tu seras religieuse, que tu deviendras une sainte ; je suis indigne d’avoir une fille comme toi, tu es ma gloire et mon bonheur » Ce ne sont peut-être pas ses paroles textuelles mais c’est bien le sens. Je me sentais plutôt gênée de ces témoignages, parce que je savais trop que j’étais loin de les mériter !
Maman nous recommanda à Marie et à moi, de bien élever nos petites sœurs et surtout de rendre Léonie heureuse: « Si j’avais à regretter la vie, nous dit-elle ce ne serait que pour cette pauvre enfant » depuis quelques mois seulement, par le courage de Marie, elle s’était vu délivrée du joug épouvantable de Louise.
Cette bonne, il faut lui rendre justice, soigna très bien Maman tout le temps de sa maladie, elle lui était très profondément attachée.

Notre pauvre Maman avait bien besoin de consolation. Un jour je reçus une lettre de la Visitation où la Mère Supérieure me répétait ces paroles de St François de Sales: « Une once de vertu pratiquée dans la tribulation vaut mieux que mille dans un temps de repos et de joie. » J’ai du lire plusieurs fois cela à Maman qui se le répétait sans cesse.
Quand mon oncle et ma tante arrivèrent, j’allai coucher avec Céline et Thérèse dans la petite maison du jardin au-dessus de la lingerie. C’est là, sous la fenêtre de cette chambre, que vers minuit, le 28 août 1877, mon oncle m’appela et me dit d’une voix que je n’oublierai jamais: « Pauline, ta Mère est plus malade !…elle est morte ! »
Je voulus descendre, il m’en empêcha. Je ne m’étais pas couchée j’écrivais à la Visitation. J’allai vers mes petites sœurs, elles dormaient toutes deux et je me disais: comment vais-je faire demain matin pour leur apprendre la triste nouvelle ! …La veille on aurait bien dû voir que Maman était mourante. Je m’y connais mieux maintenant ! Elle était à l’agonie dans son fauteuil, quand nous la quittâmes vers 9 heures du soir. Oh quel doux sourire elle fit encore à ma tante qui était arrivée ce soir-là de Lisieux …mais elle ne pouvait plus parler. Je ne me rappelle pas ce que dit notre petite Thérèse à son douloureux réveil ! Mais dans l’histoire de son âme,  elle nous a bien fait comprendre ses sentiments

Et puis elle a raconté comment elle me choisit pour sa « petite Mère », comment nous allâmes habiter Lisieux, ce que fut notre vie de famille aux Buissonnets. Je m’occupais de sa belle petite âme céleste, de ses premières études, de tout ce qui la regardait. Si je la voyais un peu malade ce qui arrivait quelque fois en hiver, car ses rhumes tournaient facilement en bronchite, je ne vivais plus. Mais j’étais sans expérience, j’aurais dû aussitôt la garder au lit, elle se serait guérie bien plus vite. J’y pensais, mais je l’aurais crue à la mort si je l’avais couchée. Alors, elle s’asseyait sur sa petite chaise en face de la petite commode que nous avions conservée. Elle passait là des heures, la tête appuyée entre ses bras. Je suis sûre qu’elle avait beaucoup de fièvre. Une fois elle fut prise d’un point de coté, et tout de même, on la coucha. Elle a dit de quelle manière je l’élevais. Mais je me reproche certaines sévérités bien inutiles pour cette petite créature du Ciel. Je me suis bien rendu compte, que lorsque Maman à la Visitation m’écrivait sur ses petits entêtements, par exemple, c’était pour me dire quelque chose de piquant et parce que tout ce qui m’intéressait c’était d’entendre parler de mes petites sœurs. « Je me creuse la tête pour trouver quelque chose à te dire de Thérèse, » m’écrivait-elle un jour.

Si notre petite Thérèse a pu dire en effet que depuis l’âge de 3 ans elle n’avait rien refusé au Bon Dieu, il faut en conclure que dès l’éveil de la raison, elle n’a rien fait de mal. Je m’occupais aussi de Céline, et je la préparai à sa première Communion. J’en fus bien récompensée car ce jour-là, Céline était comme un lys d’innocence, tout le monde en fut frappé. Mon oncle me dit le soir quand nous rentrions aux Buissonnets: «Comme cette enfant a fait une bonne première Communion ! Pauline c’est ton ouvrage. » J’ai toujours retenu ce compliment ; je l’ai pris comme venant du Bon Dieu.

Léonie était devenue tout à fait gentille et normale, elle se faisait remarquer par son bon coeur. Marie était l’ange du foyer. oublieuse d’elle-même comme elle l’avait été toute sa vie, elle faisait le bonheur de Papa, elle était pour moi la sœur la plus dévouée et la plus chérie. Elle prit sur elle tout le soin de la maison pour me laisser faire cette fameuse aube à M. Ducellier, notre confesseur à toutes deux. Je commençai cette aube en octobre 1880, et y travaillai 8 heures par jour jusqu’en 1882, où je l’offris avant mon entrée au Carmel. Elle me laissa faire ce travail uniquement parce qu’elle savait me réjouir. En 1878 Papa nous conduisit Marie et moi, à Paris pour voir l’Exposition. Nous y restâmes 15 jours. Montmartre était au raz du sol, on n’en voyait que les fondations. Je pris beaucoup de plaisir à tout. Nous allâmes aussi à Versailles.
Rien de bien particulier à dire si ce n’est peut-être, qu’une fois en revenant du Trocadéro, je vis dans le ciel, au-dessus de la Seine, deux auréoles blanches que je ne me suis jamais expliquées. La forme en était si nette si régulière !
En tout cas ces auréoles me donnèrent de la dévotion, elles me firent penser aux martyrs. A moins que ce ne fut une annonce de la Canonisation et du patronage des missions pour notre petite Thérèse ? Ne dites cela à personne, on se moquerai de moi. J’eus une exclamation pour faire remarquer ces auréoles à Papa et à Marie, mais je crois qu’ils ne virent rien et je n’insistai pas.

Je me rappelle que pendant ces quinze jours, mon cœur était rempli de sentiments de piété et de détachement de la terre, même au théâtre où mon oncle avait voulu que Papa nous conduisit une fois. Il s’était inquiété de la pièce très convenable, mais qui ne nous intéressa guère. Dans ma 20°année, j’écrivis à la Visitation du Mans, afin de savoir à quel âge je pourrais y être reçue. On me répondit: « Entre 22 et 23 ans ». J’attendais bien paisiblement, quand le 16 février 1882, voici ce qui se passa:
J’assistais à la messe de 6 heures à St Jacques, dans la chapelle de N.D. du Mont Carmel, avec Papa et Marie. Tout à coup, il se fit une lumière très vive dans mon âme, le bon Dieu me montra clairement que ce n’était pas à la Visitation qu’il me voulait, mais au Carmel. Je dois dire aussi que le souvenir d’une amie, Clémentine Saal, morte en prédestinée l’année précédente, me revint à la mémoire ; elle devait prier pour moi certainement. On m’avait assurée qu’elle pensait à entrer au carmel et aurait prit le nom d’Agnès de Jésus. Je me rappelle que, je me sentis rougir d’émotion, et en allant et revenant pour la communion, j’avais peur que cette émotion ne paraisse. Je n’avais jamais pensé au Carmel, et voilà en un instant je m’y trouvais poussée par un attrait irrésistible !

Aussitôt rentrée aux Buissonnets je confiai mon secret à Marie. Elle me fit remarquer seulement l’austérité du carmel, disant que je n’avais pas une santé assez forte pour l’embrasser. Papa à qui j’allais faire le jour même ma demande, tandis qu’il se trouvait au Belvédère, me dit à peu près ce que m’avait dit Marie. Mais je vis qu’il était au fond très glorieux de me voir cette vocation

Dans l’après-midi, je le rencontrai en montant l’escalier, il avait l’air un peu triste: « Ne crois pas ma Pauline, me dit-il, que si je suis heureux de te donner au Bon Dieu, je ne souffrirai pas de me séparer de toi » et il m’embrassa avec une tendresse émue Toutes ses façons de parler et d’agir, étaient simples comme sa belle âme de patriarche. Je parlais à Mr. l’abbé Ducellier, à mon oncle, à ma tante. Mais hélas, je fis saigner par mon silence le cœur si tendre et si profond de notre petite Thérèse. Ah ! si j’avais su la faire tant souffrir, comme je m’y serais prise autrement ! Comme je lui aurais tout confié ! Ne possédait-elle pas à 9 ans une sagesse que je ne pouvais soupçonner ?…Enfin je me console aujourd’hui, en pensant que mon erreur servit les desseins de Dieu: il le montra par les grâces qui suivirent.
A ma première visite au Carmel de Lisieux, je ne comptais pas faire autre chose que de prier la Mère Prière de me présenter au Carmel de Caen, car on m’avait affirmée que les places manquaient à Lisieux. La Mère Marie de Gonzague qui était Prieure se montra très bienveillante et me dit de ne pas penser à Caen, qu’elle me trouverait bien une cellule dans son monastère.
C’est au parloir suivant je crois, qu’elle me donna une petite image qui me ravit


Rêve du jeune âge: la bergerette


 « Une bergerette rêvait…….. » etc. …. et elle me dit que je m’appellerais Sr Agnès de Jésus. Mon entrée eut lieu le matin du 2 octobre 1882. J’admirai l’abnégation de ce pauvre petit Père qui me laissa prendre le bras de mon oncle en sortant des Buissonnets jusqu’au Carmel. J’en souffris. C’était étrange en effet ; c’est avec mon oncle que Marie aurait dû marcher en avant, et moi en arrière au bras de Papa. Ce fut tout le contraire.
A la porte conventuelle le supérieur Mr Delatroëtte, donna la parole à Mr Ducellier qui me dit quelques mots touchants. Après la porte se ferma et toutes les religieuses m’embrassèrent comme c’est l’usage. J’étais on ne peut plus heureuse. Comme elles me trouvaient très pâle, on voulut me faire asseoir et je résistais en disant: « mais je ne suis pas malade ! » Elles se mirent à rire, je ne compris pas pourquoi.

Je m’attachai beaucoup à Mère Marie de Gonzague. Elle était grande, distinguée, elle me témoignait une affection très particulière. Mais je m’aperçus bientôt de son épouvantable penchant à la jalousie Quelquefois, j’allais pleurer auprès de Mère Geneviève, ma maîtresse des novices, et peu à peu, cette sainte Mère prit confiance en moi, et me fit après ma profession des confidences personnelles bien intimes Un jour, elle posa sa main sur ma tête et me dit avec un bon sourire: « cette enfant ! je ne puis m’empêcher de lui confier mon âme ! » Je profitais de ses conseils pour m’instruire, et aussi pour remettre la paix dans le couvent, si souvent troublé hélas ! par les scènes de la Mère Prieure. J’avais une très grande influence sur celle-ci ; Mère Geneviève m’appelait un ange de paix. Un jour, quelques mois avant sa mort, j’entrais dans son infirmerie alors qu’elle semblait faire une confidence à Mère Marie de Gonzague. Celle-ci me regarda d’un certain air qui me fit deviner qu’elles parlaient de moi, et me dit ensuite à mots couverts, que Mère Geneviève m’avait désignée comme pouvant être prieure plus tard.
Voici le nom de mes compagnes du noviciat: Sr Marie de St Joseph,
Sr Marie Emmanuel (la veuve), Sr Marie de Jésus, et une postulante Sr Isabelle des Anges qui ne resta pas au Carmel.
Sr Marie de St Joseph était mon ange elle m’a fait beaucoup souffrir, ainsi que notre petite Thérèse plus tard. Elle n’avait point de vocation, c’était visible Il fallait entendre les conseils qu’elle me donnait ! ! Je me demandais où j’étais tombée, moi qui m’étais fait un tel idéal du carmel ! Elle est retournée dans sa famille pendant le priorat de Mère Marie-Ange, le 29 juin 1909.

Cependant je continuais à aimer quand même Mère Marie de Gonzague, qui dans ses bons moments était réellement très aimable. Elle était pieuse aussi et d’une grande franchise, avec une certaine candeur qui avait des charmes !
Le jour de ma Prise d’habit, 6 avril 1883, notre pauvre petite Thérèse qui était bien malade alors, vint m’embrasser seulement avant la cérémonie. Je la pris sur mes genoux, comme elle le raconte. Je la vois encore entrer dans le parloir, si douce si belle ! Elle avait une robe de cachemire bleu ciel, une ceinture de soie de même couleur, un grand chapeau blanc avec une plume d’autruche.
A la sacristie, avant ma rentrée au monastère, comme mes sœurs manifestaient beaucoup de peine, Papa eut un moment d’angoisse et me dit en m’embrassant: « Est-ce que je ne te reverrai plus ? » Je lui répondis qu’il me verrait toujours, que la règle le permettait ….mais j’avais le cœur bien gros.

Je l’avais aussi bien gros quand Thérèse pleurait à la fin des parloirs de Marie, mais comment la consoler !  Je ne savais pas l’abîme de tristesse creusé dans son âme à mon départ. Je comprends si bien maintenant que les cinq minutes qu’on lui accordait avec moi ne pouvaient que l’angoisser davantage …et puis j’étais si sotte avec toutes mes politesses envers ma tante, lorsqu’elle venait avec mes petites cousines ! Céline et Thérèse ne comptaient plus, toute mon attention était portée de l’autre côté et si je disais un mot à mes petites sœurs, à Thérèse, c’était pour …………………………………………. et d’autres réflexions de ce genre, voilà tout ce qu’elle avait de moi aux parloirs de famille !
Et encore, je croyais très bien agir, que Marie allait me comprendre et me faire comprendre de ma pauvre petite Thérèse à qui je voyais toujours perler des larmes dans les yeux ! et une petite lippe qui montrait qu’elle se contraignait pour ne pas pleurer davantage ! Ah ! cette fois encore, si j’avais su !
D’autres parloirs bien doux sont pourtant gravés dans mon cœur. Celui où Marie raconta la guérison de Thérèse, sa vision de la Sainte Vierge ! Puis deux autres, celui où Thérèse vint elle-même me voir après sa guérison ; je me souviens qu’elle était alors en deuil de Bonne-Maman, et que le noir la rendait alors encore plus jolie. Et enfin sa visite le jour de sa première communion.

Quand vint l’époque de me présenter au chapitre pour la profession, Mère Geneviève étant redevenue Prieure et Mère Marie de Gonzague étant maîtresse des novices, celle-ci par une jalousie inconsciente, n’en parlait pas à notre Mère. C’est incompréhensible ! Car pouvait-elle raisonnablement me faire attendre deux ans, jusqu’aux prochaines élections pour me faire prononcer mes vœux entre ses mains ?
Enfin, Mère Geneviève lui dit: « Mais ma bonne Mère, vous ne me parlez pas de la profession de Sr Agnès de Jésus ? L’époque va se trouver passée et nous n’avons point de raison de la retarder. Je vais donc la proposer au chapitre. »
La pauvre Mère dut céder, et elle m’avoua son chagrin. J’en avais compassion quand même. Je fus reçue, paraît-il, à l’unanimité, mais cela ne dit pas grand chose et arrive le plus souvent. Quand je pense que notre sainte petite Thérèse, elle, eut deux voix de moins !  Et encore, n’est-ce pas trois? Je ne me rappelle pas au juste ce qu’on me confia à cette occasion, car je n’assistai pas au vote. Cette après-midi là, je m’en fus dans le jardin le cœur tellement serré ! Et j’allai prier devant la Sainte Face de l’Ermitage …
On fixa ma profession au 8 mai. Ainsi, pour avoir été retardée d’un mois, j’eus le bonheur de me donner à Jésus le jour et à l’heure même où Jésus se donnait à Thérèse pour la première fois.

La veille de ma profession que je devais faire à l’oratoire parce que Mère Geneviève était déjà trop infirme pour monter au chapitre, Mère Sous-Prieure (Sr Marie des Anges) et plusieurs autres sœurs, touchées de la coïncidence des deux fêtes, s’employèrent toute la journée à décorer ce petit sanctuaire.
Après Matines, Mère Sous-Prieure invita Mère Marie de Gonzague à venir avec moi pour admirer les décorations. Elle parut mécontente et refusa de me suivre.
C’était une crise de jalousie qui la saisissait. Elle resta donc au chœur, et j’allai seule à l’oratoire, le cœur brisé. Enfin, elle se décide à venir, mais pour tout critiquer, pour dire que c’était beaucoup trop faire, qu’on n’avait jamais vu ça, etc. Puis elle retourna au chœur, et moi pour faire plaisir, je dus malgré tout m’extasier sur deux couronnes entrelacées et suspendues au dessus du tabernacle, sur des emblèmes et des symboles de la double fête du lendemain
deux colombes, deux écussons aux chiffres de Thérèse et d’Agnès. Sur l’autel, des fleurs, des reliques, des lampes, c’était réellement délicieux. Mais je souffrais tant que je dus sortir le plus vite possible, je me réfugiai dans l’ermitage du Sacré-Cœur, et là je pleurai longtemps à chaudes larmes. Je me tournai vers la statue de la Sainte Vierge et je conjurai tout haut ma mère du ciel d’avoir pitié de moi, de détacher mon cœur de ma maîtresse, car je m’en voulais d’éprouver de telles angoisses à cause d’elle, au lieu d’être toute à la joie de mon union si prochaine avec Jésus. (Je sanglotais en m’écriant: «et c’est demain le plus beau jour de ma vie ! ! !)

Enfin je revins au chœur, où je retrouvai Mère Marie de Gonzague avec le même visage bouleversé. A minuit, en sortant du chœur, j’essayai de l’embrasser, elle me faisait une certaine pitié, il me semblait qu’elle devait être si malheureuse ! Elle me parut alors radoucie, honteuse. Je la suppliai de venir jusqu’à notre cellule, elle le fit. Sr Marie de St Joseph avait couvert notre paillasse de petites pâquerettes.
J’aurais pu chanter avec l’épouse des Cantiques: « notre lit est couvert de fleurs » mais je n’ajoutais pas avec Thérèse: j‘accepte avec reconnaissance l’épine au milieu de mes fleurs. Et puis j’étais si fatiguée d’avoir tant pleuré et tant souffert que je ne pensais qu’à la nouvelle fatigue de remercier Sr Marie de St Joseph, et d’enlever les fleurs.
Au réveil, je me sentis plus forte et je prononçai mes vœux dans une grande paix
Mère Geneviève me parla comme une sainte (j’ai écrit au dos d’une image que Sr Marie du St Esprit m’a peinte pour mon jubilé du 18 mai 1944 une petite particularité de son exhortation, il ne me semble pas en avoir parlé ailleurs).

Quand j’embrassai Mère Marie de Gonzague à son tour, elle me le rendit assez froidement, mais je n’en souffris plus autant. Ah si j’avais pu demeurer dans cette heureuse indifférence ! Il est vrai qu’elle était une grâce qu’on ne peut se donner soi-même. A la fin de l’après-midi, je vis ma petite Thérèse au parloir « avec son voile blanc comme le mien ». Elle me regardait avec un air si profond et si doux ! Quels instants pour nous deux ! La corolle extérieure de cette fleur si pure, c’est à dire ses vêtements de mousseline, me parurent chiffonnés et d’une blancheur un peu terne. J’en fis la réflexion à la communauté qui était venue la voir, personne ne l’avait remarqué, au contraire, et je pense aujourd’hui que la blancheur matérielle, fut-elle une blancheur de neige, ne peut se comparer à la blancheur surnaturelle d’un cœur où le bon Dieu prend ses complaisances, où il réside par la communion. Comme je voyais la divine blancheur d’un cœur de séraphin, l’autre perdait tout son éclat. Je sortis du parloir toute réconfortée, un peu comme les apôtres quand ils descendaient du Thabor. Une atmosphère céleste m’environnait.
O mon Dieu, si la vue d’un ange de la terre a pu me fortifier, me consoler ainsi, que sera-ce de voir éternellement votre beauté incréé d’où découle toute la beauté des Saints !

Je fus élue Prieure pour la première fois le 20 février 1893. Notre petite Thérèse me dit que pendant ces trois années j’avais imité David jouant de la harpe devant Saul…..Pauvre Mère Marie de Gonzague ! C’est elle pourtant qui avait travaillé à mon élection, mais elle ne pouvait souffrir que je prenne trop d’autorité. Elle m’aurait voulue toujours sous sa domination. Ce que j’ai souffert et pleuré pendant ces trois ans ! Mais je reconnais que ce joug m’était nécessaire: il m’a mûrie et détaché mon âme des honneurs.

J’étais de nouveau Prieure quand elle mourut. Dans les derniers temps de sa vie, au souvenir de son élection après 7 tours, en 1896…..élection qui d’ailleurs ne fut pas canonique, il faut avoir été témoin de ce qui s’est passé alors, par l’ignorance du Supérieur, sans doute, mais aussi j’en suis sûre par un secret dessein de Dieu, pour bien des raisons. (mars 1932) Avec sa maladie cruelle, elle était très triste et sentait bien que j’étais son seul appui, que les sœurs s’éloignaient d’elle de plus en plus. Elle recourait toujours à moi, ne voulait que moi. Elle m’aimait comme elle pouvait aimer, et moi je l’aimais d’un amour sincère et désintéressé, reconnaissant aussi, dans un sens, parce que c’est à elle certainement, à l’ascendant qu’elle avait sur les sœurs, même sur le supérieur, que nous devons d’avoir été reçues toutes les quatre au Carmel, et de plus Sr Marie de l’Eucharistie ! C’est nous qui l’avons entourée pendant sa dernière nuit ….La veille, cette pauvre Mère m’avait dit: « en quittant cette vie, je ne regrette que ma petite Mère Chérie. » Elle mourut le 17 décembre 1904. J’ai dit bien d’autres choses dans mon fameux rapport au procès… J’ai parlé aussi de sa mort édifiante et des regrets qu’elle m’exprima. (mars 1932)

Et ce que j’ai vu au Carmel par rapport à notre petite Thérèse, à ses vertus, à ses souffrances ! Tout cela est écrit dans le cahier du Bon Dieu, nous le lirons au Ciel. J’en ai aussi parlé au procès, vous trouverez dans ma déposition le complément de ces pages sur notre Thérèse (mars 1932)


Ai-je désiré son entrée ici ! En ai-je fait pour y arriver ! ! ! Heureusement que je ne savais pas le martyre qui m’attendait ! Elle a été si délaissée, on a pris si peu de soin de sa santé ! J’ai été témoin d’imprudences inouïes, et rien à faire pour les empêcher. J’avoue qu’en bien des circonstances, c’était plus fort que moi, je manifestais ma peine, je manquais de vertu, c’est certain. Que le Bon Dieu me pardonne Lui qui a un cœur de Mère !
Cette pauvre petite Thérèse voyant mon chagrin souffrait de mes souffrances et je fus occasion pour elle de sacrifices héroïques, je le sais bien. Mais quelle responsabilité pour les religieuses d’un monastère de placer à leur tête une Prieure faible et influençable, sans énergie pour remédier aux abus !Quand les inférieures n’ont pas plus de force d’âme que moi, il pourrait vraiment leur en prendre du désespoir.    
Comme je remercie le Bon Dieu de m’avoir toujours retenue sur la pente de cet abîme, en sorte que mon pied tremblant n’a jamais heurté trop fort aux pierres de scandale trouvées sur mon chemin !…
J’ai donc vu notre petite Thérèse agir, souffrir et se taire.. Je l’ai vu mourir, nous l’avons vue toutes les trois mourir et de quelle mort ! Souvenirs grandioses et douloureux à la fois ! Je l’ai vue, pendant sa vie religieuse, simple, inconnue « seule sur la terre » ….c’était une perle des cieux, alors cachée. L’univers commence à en savoir la valeur ……

Il me revient quelque chose à propos de la dernière cellule de notre Thérèse que j’ai habité plusieurs années avant elle, et avant d’être Prieure. J’ai beaucoup souffert dans cette même cellule, je me rappelle surtout une nuit que je passai toute entière à gémir et à pleurer à cause d’elle …c’est que j’avais eu une nouvelle occasion de me persuader qu’elle était abandonnée, mal nourrie, traitée n’importe comment, au risque de perdre sa santé, et ne pouvant réussir à me mettre au-dessus, j’étais allée avec foi trouver Mère Marie de Gonzague, après Matines, pour lui confier mon angoisse et en recevoir quelques paroles de consolations. Au contraire elle me reçut très durement.
La bonne et sainte Sr Marie Philomène qui couchait à coté de moi, là où est maintenant le petit oratoire, m’entendant sangloter de la sorte se disait: « Mais qu’à donc cette pauvre Sr Agnès de Jésus ? Certainement elle va tomber malade ! » Le lendemain en effet, j’étais brisée. Ce devait être un dimanche, car je me souviens d’avoir été au jardin pour prendre un peu l’air. J’allais et venais.
Je soupirais, je suppliais le bon Dieu de venir à mon secours. Sans doute, je manquais de courage ; mais je le redis encore j’ai vu des choses tellement fortes et attristantes touchant le peu de cas que l’on faisait de la santé d’une enfant si vertueuse et si jeune ! Comme provisoire, j’ai dû supporter à propos de ses portions, des abus si révoltants, que la pensée m’en fait encore souffrir aujourd’hui. A dire vrai, j’étais bien trop timide, j’aurais dû m’imposer à la cuisine ; Sr Marie du Sacré-Cœur n’aurait jamais abdiqué ses droits ainsi, si elle avait été à ma place.

Je veux ajouter que j’ai entendu souvent des bruits bien étranges dans la fameuse cellule. Notre Thérèse quand elle l’habita, en entendit de toutes sortes à son tour. Parfois pour elle, c’était comme un tic-tac d’horloge très précipité, dans sa fenêtre à l’extérieur. Une nuit de Pâques, où je n’ai pas dormi une seconde, en attendant le réveil à 2½, j’entendis nettement une fenêtre s’ouvrir bruyamment en bas, du côté de l’infirmerie. Peu après, quelqu’un monta l’escalier, et vint jusqu’à cette cellule (Sr Marie Philomène n’était plus là près de moi). J’entendis parfaitement la première porte qui donne dans le dortoir, s’ouvrir et se refermer. Ensuite un grand silence se fit. Je me demande comment je ne suis pas morte de frayeur.
Je me disait: « si seulement je pouvais douter ! » mais cela m’était impossible, et maintenant encore après tant d’années, et d’évènements divers, je conserve la même certitude des bruits entendus.
Je m’informais le lendemain auprès des infirmières, et des soeurs qui couchent en bas, si quelqu’une n’avais pas ouvert sa fenêtre dans la nuit. On me répondit que j’avais rêvé ! Cependant Mère Marie de Gonzague parut un peu impressionnée…….Que faut-il déduire de tout cela ? je n’en sais rien. Le diable est si sot ! Sans doute était-il déjà en rage devant l’avenir……A ce moment, notre petite Thérèse n’était pas encore entrée au Carmel, et malgré l’impression de crainte que j’ai éprouvée, je pourrai penser aussi à une céleste annonce des pèlerinages à venir dans cette cellule bénie !  (Note écrite le 8 juin 1943, à la demande de Sr Geneviève)                       

(suite de la page 76 et 77) Je ne veux pas vous laisser par écrit l’histoire de cette aventure étrange, sans vous confier surtout mes sentiments, quand revient, chaque année la belle fête de Pâques. Depuis que je suis au Carmel, cette fête des fêtes », cette « solennité des solennités » a toujours fait vibrer mon âme ; les grandes fatigues de la Semaine Sainte, de l’Office chanté ce dimanche à 2h du matin, ne diminuent pas mon bonheur surnaturel, au contraire. Cette austérité est comme un arrière-goût d’exil qui en augmente la force et le charme divin…
La lecture de l’Année liturgique expliquant avec une onction si pénétrante les splendeurs du mystère, est pour beaucoup, j’en suis sûre dans cette disposition.
 Tous les ans, au chant de « l’Exultet » mon cœur exulte. C’est une grâce je le reconnais, mais d’ailleurs « tout est grâce », même quand on ne sens rien, ni à Pâques, ni à aucune fête. Le Bon Dieu a ses desseins, il faut le louer de tout dans la foi, en attendant la fête des Cieux dans l’extase éternelle
Le jour de la profession de Marie, il revenait à Thérèse qui était la dernière postulante, de couronner cette sœur chérie, sa Mère aussi. Les rôles ainsi changèrent, et celle qui avait tant de fois couronné la « petite Reine à Papa »,
Pour l’envoyer jeter ses pétales de roses à l’Ostensoir sacré, se voyait maintenant couronnée par cette même petite main d’ange.
C’est ce qui arrivera pour nous toutes, j’en suis sûre, «, à l’heure de notre mort. Thérèse m’a dit que nous étions nées couronnées, c’est elle qui nous conserve cette couronne. Comment pourrions nous aller couronnées en Purgatoire ? La petite Thérèse l’épinglera si fort sur notre tête, la couronne destinée à chacune, qu’elle y tiendra pour l’éternité !
Et si je disais ce que je pense de Marie ! Mais c’est impossible, j’en ai trop plein le cœur ! Quel beau diamant ! quel cœur droit et pur ! Et toujours si désintéressée ! Que de preuves touchantes je pourrais en donner ! Marie ! je ne pourrais me passer d’elle, ni sur la terre ni dans le ciel. Je ne sais pas comment j’ai pu faire pour rester un an à la Visitation et quatre ans au carmel, sans l’avoir à mes côtés ….

Quelques mots maintenant de notre grande peine de famille, bien qu’il soit difficile de faire la peinture d’un buisson d’épines, quand ces épines se sont changées en roses de grâces et de gloire pour nous. Du temps des épines qui dura plusieurs longues années, mais surtout au commencement, que de lettres, que de parloirs cruels ! Je me rappelle qu’avant certains parloirs, je faisais à genoux cette prière: Mon Dieu, tout ce qu’on va me dire, c’est cela que je veux entendre, mais aidez-moi ! » Alors mon cœur pouvait être broyé, j’avais une véritable force. De la part de la communauté en général, peu de discrétion, de délicatesse. Quand le tact manque, bien souvent au lieu de consoler, on enfonce un dard, même avec la meilleure intention. C’est ce qui arriva plusieurs fois, sauf du côté de Mère Geneviève. Au premier moment de notre plus grande peine, quand Papa semblait perdu on ne sait où, elle nous avait attendues toute la journée à son infirmerie, pour nous consoler. Nous étions si atterrées que nous n’avions pas quitté le dépôt, où Mère Marie de Gonzague nous avait installées avec bonté. Enfin, dans la soirée nous nous rendons chez Mère Geneviève.
Elle nous tendit les bras et nous dit avec des larmes dans la voix: « Venez mes pauvres enfants ! oh ! que la journée m’a paru longue sans vous voir ! » Et elle nous parla comme quelqu’un qui sait ce que c’est que de souffrir. » Puis elle ajouta: « Ne pleurez pas, votre Père est bien gardé. Voici les paroles que j’ai entendues ce matin, après avoir prié pour vous et pour lui: « Dis-leur qu’il reviendra demain, et qu’il n’a rien. » Ce qui se réalisa contre toute prévision.

Pauvre petite Céline, là-bas au Havre, cherchant notre pauvre petit Père qu’on pouvait croire perdu n’importe où, assassiné peut-être ?….Quelle agonie ! Et comme la prière de Mère Geneviève lui vint en aide ! L’angoisse de Céline à cette occasion me rappelle celle de la Sainte Vierge et de St Joseph cherchant pendant trois jours l’Enfant Jésus à Jérusalem
La maladie de Papa avec tout ce qu’elle entraîna après elle d’humiliations et de peines de cœur fortifia grandement nos âmes. Pour moi, je ne faisais pas une seule fois le chemin de la croix sans qu’il me revienne à l’esprit cette parole de l’Imitation: « Nul n’a si avant dans son cœur la passion de Jésus Christ que celui qui a souffert quelque chose de semblable. »
Bien quelle fut passagère comme tout ce qui est du temps, cette croix ne devait pas durer qu’un jour, mais trois longues années, pendant lesquelles le silence se fit de plus en plus autour du nom vénéré de celui que nous chérissions. Dans la Cté, où jusque-là il avait joui comme d’un prestige, si on le prononçait, c’était tout bas, comme celui d’un homme presque déshonoré. Cela me rappelait les amis de Job, hésitants dans leur amitié et disant que Dieu ne pouvait traiter ainsi qu’un pécheur. C’est exagéré, mais vous me comprendrez. Au dehors, bien des personnes nous rendaient responsables de ce malheur, causé affirmaient-elles par l’excès de chagrin, surtout à l’entrée de Thérèse.
Enfin, Céline nous rapportait de Caen certains détails qui nous navraient, par exemple la signature qui fut demandée par le notaire à Papa au nom de ses enfants, pour renoncer à la gérance de sa fortune, à un moment où il avait sa pleine lucidité. « Mes enfants n’ont plus confiance en moi, elles m’ont abandonné » s’était-il écrié en sanglotant.

Il est vrai, mais dans un autre sens, que nous l’avions abandonné totalement mais dans les mains du Bon Dieu. Les enfants des martyrs abandonnaient ainsi leurs parents dans l’arène, et les parents leurs propres enfants. Cette pensée m’était alors familière et reposante. J’éprouvai le même sentiment à la mort de Thérèse. Voyant que je n’avais aucun moyen de la soulager dans les souffrances indicibles qu'elle endurait pendant sa longue agonie,, je me la représentai comme une vraie martyre dans l’arène et je consentis pleinement à son immolation. Ce sentiment qui ne pouvait me venir que du Bon Dieu me fut une très grande force.
 Marie désirait beaucoup le retour de Papa à Lisieux. Pour moi je ne désirai s ni sa guérison ni son retour. Je crois que c’était encore une grâce. Cependant je suis bien contente que Marie ait été exaucée. Elle avait bien raison de demander cela au Bon Dieu. Ce retour était bien nécessaire pour bien des motifs ….
Quelques jours avant la mort de notre petite Thérèse, quel ne fut pas mon étonnement d’entendre ces paroles à la récréation: « Que deviendront nos sœurs après la mort de Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus ! nous avons vu ce qui s’est passé pour leur Père ! » Je rapportai cela à Thérèse qui ne s’émut point, elle savait depuis longtemps ce qu’il y avait dans l’homme d’injustice, d’ignorance. Elle me regarda d’un certain regard plein de sagesse et me dit simplement: « Et nous qui avons été si courageuses ! mais que nous importe, le bon Dieu sait tout. »

J’ai déjà dit, il me semble, que sans l’ascendant de Mère Marie de Gonzague sur certains esprits, jamais la communauté n’aurait consenti à l’admission d’une quatrième sœur. Le Bon Dieu évidemment se servit d’elle pour nous rassembler et nous éprouver ! Mais par quels orages de jalousie je dus passer, pour avoir le bonheur qui était mon droit, de faire faire Profession à ma petite Céline ! Enfin sa fête ne nous en parut que plus douce et elle fut sans nuage. Il n’y en eut même pas un seul au firmament ce jour là. Non plus que le jour de la profession de Thérèse où des milliers d’hirondelles gazouillaient dès le matin sur tous nos toits. Jamais nous n’avions vu pareille armée de ces petites émigrantes. Elles avaient choisi cette année là notre monastère comme point de départ de leur envolée vers des climats plus doux. (N’était-ce pas un symbole lointain de toutes les âmes si nombreuses qui viendraient ici plus tard émigrer joyeuses, de la terre de leurs péchés au beau ciel de la fidélité, de la sainte liberté des enfants de Dieu (mars 1932)

Que Céline et Thérèse m’obtiennent de Jésus leur simplicité, la douce humilité de leur cœur !
Céline est très artiste elle a un pinceau céleste. C’est elle qui a reproduit si fidèlement, si divinement la Sainte Face de Notre Seigneur Jésus Christ
Moi aussi je l’ai peinte sur des images – moins fidèlement je l’avoue !-J’ai peint aussi la Sainte Vierge et des Saints même sur des ornements ! Au commencement de ma vie religieuse je me dévouais à ce travail pour la Cté qui était pauvre et je m’y fatiguais assez. J’ai peint aussi toutes les sentences sur les murs du monastère, sauf celles du Chapitre. A l’époque des premières communions, j’ai peint quelquefois 4 images sur parchemin en un jour ; images représentant la première communion de St Louis de Gonzague, et composées de trois personnages. Je fit ensuite des miniatures sur ivoire. Mais le pinceau depuis longtemps m’est tombé des mains, la communauté n’a plus besoin de mon travail, elle n’a plus besoin que de Saintes, de copies vivantes de notre époux bien-aimé. Que ne suis-je une de ces copies !  

Sr Marie de l’Eucharistie ne m’a pas rendue heureuse, elle m’aimait trop exclusivement. Sa nature extrêmement sensible lui attira et m’attira à moi aussi et à notre petite Sainte Thérèse bien des luttes et des fatigues. Elle était pourtant si intelligente, si douce, si pieuse ! Je crois que sa santé était pour beaucoup dans ces sensibilités exagérées. Enfin, elle nous montra par sa mort si sainte ce que l’amour miséricordieux du Bon Dieu réserve au moment suprême à ses petites victimes. Depuis nous avons vu les saintes morts de Sr Marthe et de Sr Marie-Madeleine. Sr Marthe surtout était comme un séraphin la veille de sa mort. Toutes les deux pourtant n’étaient point parfaites, loin de là !
Quelle confiance cela peut nous donner ! Et à Sr Marie de la Trinité aussi qui est pour ainsi dire « de notre famille » car elle a été si attachée à notre petite Thérèse et a si bien répondu au Procès !

La « petite Mère sera pompée comme une goutte de rosée, c’est la petite Thérèse qui l’a dit, et aussi qu’elle mourrait la dernière …. » on verra ça !
J’ai lu que le Seigneur a dit par un prophète: « le jour vient, ardent comme une fournaise où les méchants seront consumés comme le chaume, sans leur laisser ni racine ni rameau » Il ajoute qu’un soleil de justice se lèvera sur ceux qui l’aiment, et que la guérison sera dans ses rayons » La petite goutte de rosée ne sera donc point détruite, mais seulement pompée et attirée par le soleil d’amour, et la guérison de son âme sera dans ses rayons, c’est à dire qu’elle se trouvera en même temps pompée et purifiée. Que le Bon Dieu accorde aussi cette grâce à mes petites sœurs que j’aime tant !
En 1903, je dus sortir pour deux jours du monastère, pour aller à Valognes, et j’obtins la permission d’aller m’agenouiller sur la tombe de notre Thérèse chérie au cimetière de Lisieux. C’était la première tombe. Il me semblait que les anges me disaient comme aux saintes femmes qui cherchaient Jésus dans le tombeau:
 « Pourquoi cherches-tu parmi les morts, celle qui est vivante ? » J’éprouvai une douce impression à me rapprocher de ce coin de terre, où reposait « la petite enveloppe » de Thérèse avec son germe d’immortalité. En passant à Caen, j’obtins aussi la permission de faire une halte à la Visitation. Que je fus heureuse de revoir Léonie ! de la savoir heureuse elle-même et donnant à Jésus tout ce qui est en elle, née « couronnée » elle aussi. Elle me fit ses petites confidences ; je la trouvai très fervente. Elle était radieuse de me voir et voulut me baiser les pieds au départ, j’aurai plutôt dû baiser les siens.
Ce soir, à la bénédiction, en regardant de loin l’image de la Ste Face qui se trouve près de la grille de l’oratoire, j’ai pensé à parler d’elle (Aujourd’hui elle n’est plus là. Elle est honorée davantage au-dessus du groupe sur le suaire et près de la châsse – note de mars 1932).
C’est Mère Geneviève, qui, dès mon entrée au Carmel m’attira à cette dévotion
Elle me disait combien elle était touchée d’avoir vu par la vie de la Sr Marie de St Pierre, que N. Seigneur avait choisi le Carmel pour révéler sa Sainte Face au monde. Aussitôt je fus touchée moi-même. Je trouvais que Jésus nous dévoilait par sa Sainte Face tout l’amour de son cœur, et je cherchai le moyen d’honorer cette image. Celle du chœur qui est au dessus de la stalle de la mère Prieure eut bientôt une petite lampe, et plus tard de vraies illuminations à certains jours.
Elle est à l’infirmerie au dessus de la porte, à l’intérieur. Notre petite Sainte l’aimait beaucoup, et le grand tableau au dessus de la grille l’a remplacée au chœur (mars 1932) La petite artiste, Céline, y ajouta une belle tenture rouge avec franges et glands, c’était merveilleux. Après une journée où j’avais eu beaucoup à souffrir, je vis en songe notre sainte Face dans le ciel - ce genre de ciel rougeâtre que l’on admire après les orages. J’étais avec Sr Geneviève comme sur une plage déserte à contempler ce spectacle et j’entendais une voix murmurer à mon oreille: « patience ! » ………..J’aimais cette parole de notre Seigneur à Sr Marie de St Pierre: « La fin d ton pèlerinage approche, tu verras bientôt ma face dans le ciel. ». Je me la répétais dans mes peines. J’inspirai ma dévotion pour la Ste Face à mes petites sœurs, Thérèse en a dit quelque chose ….Bientôt une seconde lampe brûla perpétuellement dans le sanctuaire devant l’image bénie. Au moment de notre grande épreuve un ex-voto fut placé entre deux candélabres que l’on allumait aux fêtes. Cette inscription y était gravé:
 « Sit nomen domini bénédictum » F.M. (famille Martin)
Il me semblait que louer ainsi le Bon Dieu de nous avoir gratifiées d’une croix si pesante le glorifiait beaucoup.
Combien je suis heureuse que Céline ait reproduit si parfaitement, d’après le St Suaire de Turin, la vraie Ste Face de notre époux bien-aimé ! Mais ô Jésus, ce que nous n’avons pas vu encore, c » est votre Face glorieuse. Oh ! « quand verrons-nous votre visage dans l’allégresse ? », car « nous ne serons pleinement rassasiées que lorsque cette gloire nous apparaîtra… »
                 18 juin 1905
J’ai fini cette copie abrégée le dimanche 6 mars 1932 pendant ma retraite.

Cet incomplet salmigondis
vous est offert en héritage ;
mais tous les ans passés depuis
auront le silence en partage ……
                    Sr Agnès de Jésus r.c.i.


PETIT APPENDICE


Sr Geneviève veut que je lui raconte « Sirius » et d’autres petites histoires…  « Je ne vais pas reculer pour 0,50…. »

                           SIRIUS


A la Visitation, j’aimais beaucoup avoir un rôle dans les pièces que l’on jouait pour la fête de la Mère Supérieure. Une fois, la première maîtresse avait désigné les élèves qui devait jouer et je n’en étais pas ! Je m’en allait toute triste à la récréation dans le jardin, quand je vois la maîtresse revenir vers moi en hâte:
 « Pauline, me dit-elle je vous ai oubliée ; c’est vous qui avez le premier rôle dans la pièce ! » Comme j’étais contente !
Pour Sirius je ne me rappelle pas le titre de la pièce, je me rappelle seulement
Que je figurais la plus brillante étoile du Ciel: SIRIUS ! et qu’on m’avait habillée en velours comme un petit page, avec des bas rouges et que j’avais une plume rouge à mon chapeau de velours. Je me sentais bien gentille et j’étais fière !  J’avais une longue tirade à prononcer dont je me rappelle ce passage: …
 « Sans doute j’admire les charmes d’une pelouse unie, de l’onde paisible, du cœur innocent, mais cela ne me suffit pas, il me faut les mille fleurs qui émaillent la prairie, les vagues qui agitent l’océan et pardessus tout les milliers d’étoiles qui scintillent sous la sombre voûte des Cieux …… »  A un moment, je dis à l’Amour (Yvonne de la Picquerie): « Aurore aux doigts de rose, calmez-vous ! »
A la fin de la pièce, quand j’allais embrasser la Mère Supérieure et les religieuses, m’attendant à quelque compliment de la part de ma tante, elle me dit au contraire d’un air déçu: « Ma pauvre petite, tu avais un si joli rôle ! mais tu l’as débité comme un moulin ! C’est bien dommage ! »
Voilà mon histoire de Sirius !

                La Cosmographie et l’arithmétique.
Je fus toujours première en cette science des mouvements astronomiques et j’en remportais le prix. J’apprenais même de bon cœur et par cœur certains passages que je ne comprenais qu’à moitié, comme celui-ci que j’ai toujours retenu: « Un rayon lumineux change de direction à chaque fois qu’il rencontre un milieu plus ou moins dense, c’est pourquoi les rayons que nous envoient les astres ne nous parviennent pas en ligne droite, mais s’infléchissent de manière à former une courbe concave vers la terre. »
Quant à l’arithmétique, c’était une autre affaire ! J’étais si incapable que je ne pus jamais passer en première classe pour cette tranche d’étude. Et encore, à la dernière distribution des prix, avant ma sortie de pension, je n’obtins qu’un accessit, même en seconde classe !
                    
                     Le Canapé jaune
Presque toutes mes compagnes de la Visitation étaient nobles, et c’est incroyable la vanité qui se loge dans ces petites têtes de pensionnaires, je le sais par expérience.
Une certaine petite fille me tourmentait pour savoir si, au moins, j’avais un parent noble dans notre famille. Je réfléchis et trouve heureusement à lui sortir le nom de Mr de Lacauve. Elle ne s’en tint pas là: « De quelle couleur est le salon de vos parents, leur canapé ? » Oh ! mon Dieu que vais-je devenir ! je ne connais point de salon à mes parents, ni de canapé chez nous ! Comment avouer cela ? Je n’en ai pas le courage ! Mais j’avais l’esprit vif, et je pense aussitôt à une sorte de petite chaise longue en paille qui était au Pavillon, et y est retournée ces temps-ci. C’est jaune, me dis-je et ça ressemble à un canapé. Alors je sors ma trouvaille: » Notre canapé est jaune ! » --C’est très distingué !, me répond la petite élève …Vanité des Vanités ! !

                      BOUM, BOUM !                     
Quand je n’en pouvais plus d’attendre les vacances, j’allais trouver Marie pendant la récréation, et je lui disais: « Marie ! raconte-moi les vacances !
Aussitôt car jamais elle ne me refusait rien, elle commençait l’histoire de notre retour à Alençon …..On sonne au dehors ! C’est Mme Martin qui demande Marie et Pauline. On sort, on embrasse Maman ! on part à la gare, et alors:
Boum, Boum, Boum ! La locomotive ronfle ! le train nous attend, ! On y monte puis en route: elle me nomme toutes les stations, et enfin, « Bourg le Roi » qui est la dernière et fait tressaillir mon cœur. Marie s’enthousiasmait elle-même, seulement je soupirais, quand après avoir crié: « Alençon ! Alençon ! et raconté les embrassements de Papa et de nos petites sœurs, elle ajoutait tristement: » Mais plus d’Hélène ! »

               Prière du soir dans le champ
Quand il faisait très chaud, en juin ou juillet, car hélas, les grandes vacances ne commençaient que la première semaine d’août, la maitresse nous faisait faire notre prière du soir dans le champ. – Il y avait un champ et des vaches dans le vaste enclos –C’était si poétique cette prière en commun devant un beau ciel pur où je fixais une belle étoile argentée dont le savais le nom, et qui me ravissait. Mon cœur était plein d’harmonies.
                     
                 Quand nous devions communier le lendemain, la maîtresse nous conduisait la veille au soir, à la fin de la récréation, en face de la tribune, près du chœur des religieuses et elle nous faisait chanter un cantique. Sœur Marie du Sacré-Cœur vous rappelez-vous ?
                 Mon Bien-aimé, par l’amour le plus tendre
                 Sur cet autel a fixé son séjour
                  ……………………………….
                Doux souvenir plein de fraîcheur et de piété !

Sœur Geneviève, êtes-vous contente de mes six petites histoires du Pensionnat ?
A présent, ça va être du plus récent pour finir, et du plus intime.   

                      Angoisses d’âme
J’en ai eu quelquefois de très aiguës depuis la mort de notre petite Thérèse, à présent c’est pour ainsi dire passé. C’était une espèce de vide affreux, c’étaient des tentations de frayeur de l’avenir, de tout. J’en ai beaucoup souffert pendant ma maladie en 1923. Depuis 1907, j’avais quelque chose aussi à éclaircir, à apaiser dans ma conscience. Le Père Desbuquois à sa première retraite, a fait cela, sans s’en douter, dans une de ses instructions. Ce trouble douloureux m’a été enlevé alors, comme avec la main.

                        La Tempête
Depuis la veille de la Prise d’habit de Sr Marie de l’Incarnation, j’ai une peur effroyable des tempêtes de vent, -moins de l’orage. Notre cellule donnait alors tout près du chemin qui n’existe plus aujourd’hui, et par malheur, ce soir-là, il y avait une tempête violente. Après Matines, j’entendis comme un tourbillon, puis un bruit formidable, comme si une partie du toit était tombée dans le chemin. Je me mis à trembler et à claquer des dents, sans pouvoir me retenir. A partir de ce jour, il me fut impossible de dominer ma peur, quand il fait de la tempête la nuit. C’est plus qu’une peur ordinaire, c’est de la terreur qui me rend malade. Je suis très humiliée de cette faiblesse, mais qui faire ?J’ai eu beau prier, je n’en ai pas été délivrée. Il s’y mêle des sentiments qui m’écrasent sur la justice de Dieu envers les pêcheurs impénitents « Astres errants auxquels une tempête de ténèbres est réservée pour l’éternité. » Ce texte me revient toujours au sein de ces nuits d’angoisse mortelle !
               
                Un beau rêve sur la Sainte Vierge 28 décembre 1924
Le 27 décembre de cette année 1924, j’avais eu de la peine et point de vertu dans une occasion pénible. La nuit suivante, sur le matin, je fis ce beau rêve: je me trouvais toujours couchée, dans un appartement où j’aperçus au fond, une statue de la Sainte Vierge, dans le genre de celle du cloître, près de la sacristie.
 Tout à coup, je ne vois plus la statue, et la Ste Vierge elle-même s’approche de moi, m’embrasse au front et me dit avec douceur: « ouvrez la bouche… » Aussitôt, je sens la fraîcheur céleste d’un aliment mystérieux qu’elle vient de déposer sur mes lèvres, et qui me communique une sorte d’ivresse sainte. Et je répétais: « O pureté ! O pureté ! »
Je m’éveillai en me disant: « J’ai vraiment goûté à quelque chose de divin, et comme les arrhes de la vie éternelle. »
Il m’est resté de cette grâce  une assurance intérieure que toutes les délices du ciel nous serons données un jour pour rien, à la condition d’être humbles de cœur, de ne jamais nous appuyer sur aucune de nos pauvres œuvres, et de pratiquer la charité fraternelle. 7 mars 1932

                   Dernière confidence
Le Bon Dieu nous donne une grande et précieuse leçon en ce moment, à propos de ce que j’appellerais: la course aux honneurs des autels. On y fait même courir des enfants, que jamais on aurait pensé à proposer à la Ste Eglise, sans le cas de notre Petite Thérèse. On s’est dit, c’est visible: "Mais celle-ci n’a rien fait d’extraordinaire et elle est arrivée si vite à la Canonisation, pourquoi n’y conduirions pas celui-ci ou celle-là ?"  Et des réclames se sont intensifiées et il semblerait que des miracles aient répondues à ce mouvement pourtant si humain !
J’en arrive à me dire que même cette récompense suprême de la Ste Eglise, cette mise sur le chandelier de certains élus, serait une de « ces richesses qui pourraient bien nous rendre injustes » …Et je ne veux plus me réjouir que « parce que nos noms sont écrits dans le ciel », parce que le rayonnement de notre Thérèse ici-bas est nécessaire à sa grande et providentielle mission. Autrement, nous ne serions plus dans la vérité, car la vérité, j’en suis sûre, c’est que bien des âmes cachées sur la terre jusqu’au jour du jugement, seront placées au ciel plus haut que des saints canonisés. A certaines heures, je regarde même comme une épreuve que nous soyons si connues ici-bas, y compris notre petite Thérèse. Sans sa mission, je préfèrerais garder tant de souvenirs ineffables dans un profond silence.

9 mars 1932, dernier jour de ma retraite


« La FIN d’un discours vaut mieux que le commencement.»


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