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De Céline à Mère Marie de Gonzague - 15 août 1886.

De Céline à Mère Marie de Gonzague 15 août 1886.

 

Dimanche 15 Août 85 (sic)

Ma Mère chérie,

Je ne saurais attendre plus longtemps ni faire taire davantage mon coeur. Comme j'ai à vous remercier de votre charmant cadeau (image peinte par sœur Agnès et donnée par permission de la Prieure). Si vous saviez comme il m'a fait plaisir, la délicate attention que vous avez eue en me l'envoyant m'a remuée jusque dans le fond de l'âme, aussi je n'essayerai pas de vous remercier davantage, je ne le pourrais, ma plume est incapable de redire ce que mon coeur éprouve....

Comme vous avez bien compris, Mère chérie, mon chagrin extrême en voyant arriver la fête de ma chère Marie et rien pour lui offrir. C'était la dernière et elle allait être doublement triste ! Je ne pouvais me faire à cette pensée ; pendant la Messe de samedi, j'ai prié beaucoup le bon Dieu de me donner quelque idée pour me consoler. C'est alors que j'ai été m'adresser à ce cher Carmel [1 v°] témoin de nos luttes et de nos sacrifices. Oh ! comme là ma peine a été bien comprise et grâce à vous, Mère chérie, notre dernière fête a été un peu gaie. Gaie c'est trop dire car la peine que nous avons est trop grande pour être ainsi consolée !

Mère chérie ! nous allons encore une fois perdre notre Mère, le bon Dieu aurait bien pu se contenter de Celle qui est maintenant auprès de lui. Comme je pense souvent à elle, c'est incroyable comme j'aime à la prier. Souvent aussi elle a pu voir comme j'aurais désiré qu'elle fût auprès de moi ; l'autre jour encore j'y pensais, il me semblait la voir, l'entendre. Mais non je n'ai pu goûter ces joies

Le bon Dieu a voulu les compenser en donnant à Marie un coeur de Mère, et mainte­nant que je commençais à la comprendre, que mon âme aimait à s'épan­cher, que je goûtais avec bonheur ses entretiens célestes elle va m'être enlevée ! Oh! ma Mère, c'est trop dur ….

Moi toute seule dans la vie, moi privée de ma chère Marie que j'aime tant ! Je ne puis me faire à cette pensée, il me semble que c'est une chose irréalisable et pourtant ce n’est que trop vrai...

Oh! ma mère, j'ai besoin que le bon Dieu [2 r°] m'aide beaucoup dans ces jours terribles... Je ne veux plus vous raconter mes peines, non j'aurais peur de faire de la peine au bon Dieu, je veux faire mon sacrifice de grand coeur sans me plaindre un seul instant. A vous, ma Mère, il me semble cependant que cela m'est permis de vous ouvrir mon coeur, je veux, maintenant que je serai toute seule, vous confier tous mes chagrins..........

Je ne sais si le bon Dieu a été content de mon sacrifice ou s'il a voulu me donner de la force pour supporter le grand coup qu'il m'envoie mais j'ai été inondée hier, jour de l'Assomption (Cette incise est en surcharge. Céline continue sa lettre le 16 août), de consolations, Jésus parlait à mon coeur et toute la journée s'est passée dans ce doux entretien. Comme Jésus sait bien consoler! Quand on lui a donné son coeur comme il le remplit bien tout entier ! Les sacrifices les plus amers ont leurs douceurs quand c'est Jésus qui les demande. Oh ! comme je voudrais être Sainte! comme je voudrais que mon âme soit comme un beau lac dont la surface calme et transparente ne soit troublée par rien de ce qui passe....

Si je voyais le ciel et la gloire qui m'attend, comme je ferais vite tous ces sacrifices... « N'y a t il rien de pénible qu'on ne doive supporter pour la vie éternelle (Imitation, 111, 47, 4.) ?.. ». Et puis la vie est si courte ! [2 v°] « Souffrir passe, avoir bien souffert demeure éternellement.... » Oh! quand je pense que pour souffrir des peines passagères on a Jésus pour récom­pense, plus on souffre, plus on aime Jésus toute l'Eternité... Si vous saviez, ma Mère, comme ces pensées me donnent du courage, mais hélas ce courage a besoin d'être fortifié. Jésus le fait, mais il veut souvent avoir des interprètes sur la terre, il veut que les coeurs qu'il a formés à son image arrivent à s'entretenir de lui et des moyens de l'aimer davantage, c'est pour cela, Mère chérie, que j'irai si vous le permettez souvent au Carmel pour recevoir des conseils et des encouragements... Je serai parfois si dégoûtée de la vie que j'aurai besoin de venir chercher le baume Céleste que les Epouses de Jésus savent si bien trouver dans son Coeur.

Oh! ma Mère, c'est ma seule consolation de penser à cela ! Marie me parlait si souvent du Ciel, des choses de Dieu !... Ce n'est pas parce que je serai privée de l'avoir auprès de moi qu'il faudra ne plus entendre les doux entretiens que j'aimais tant !..........

Ma Mère il m'est impossible de continuer plus longtemps, le poids qui est sur mon coeur est trop lourd... Que j'aurais cependant de choses à vous dire ! Mais vous les comprenez, le coeur d'une Mère ne comprend-­il pas tous les déchirements du coeur de son Enfant ?.........

Merci mille fois, ma Mère chérie, et pour la belle image aussi. Qu’elle était belle et quel plaisir elle m'a causé !

Votre petite fille bien affligée

Céline

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