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De Céline à Mme La Néele - 8 juillet 1891. fragment

 

De Céline à Mme La Néele. 8 juillet 1891. fragment

8 Juillet 1891.
Ma chère petite Jeanne,
Je te suis bien reconnaissante des nouvelles que tu me donnes de Papa, tu ne peux me faire plus de plaisir
qu'en me parlant de mon cher petit Père, lui l'objet de toute ma tendresse. Tu sais si bien par toi-même ce
qu'est au cœur l'absence de nos chers parents qu'il t'est facile de deviner la joie que tu peux me faire. Je
trouve que la séparation de ceux que nous chérissons est une des plus grandes peines de cette vie.
Ma chère petite Jeanne c'est de tout cœur que je te dis Merci à toi et à [1 v°] Francis. J'ai été bien touchée
de la visite que vous avez faite à Papa tous les deux. Je t'assure, ma chère Jeanne, que ce m'est une grande
consolation de te savoir auprès de Papa. Autrefois les voyages à la Musse m'étaient une peine parce que
je le laissais tout seul et si loin. Maintenant je n'ai plus tant de craintes, je me repose sur ma petite Jeanne
chérie, je me confie en elle...
Aimable petite sœur, tu es plus que bonne ! Aussi je chante tes louanges à qui veut bien m'entendre et je
ne taris pas quand la conversation est sur ton compte.
Je prends bien part à tous tes tracas. J'ai de la peine quand je sais que tu en as et c'est avec toi que je
prie le bon Dieu pour qu'il fasse cesser toutes [2 r°] les misères à propos de la pharmacie. L'autre jour je
lisais cette plainte qu'un saint adressait à Dieu : « II me semble, disait-il, que mes affaires vont mal et que
Dieu m'oublie puisque voilà un mois tout entier que je n'ai rien souffert et que je n'ai été lésé ni dans ma
personne, ni dans mon corps, ni dans ma tranquillité. »
Petite Jeanne chérie, le bon Dieu ne t'oublie pas, toi !... Car tu n'es pas un mois sans souffrir, ni même
un jour. Et tu ne peux pas dire que tes affaires vont mal, mais qu'elles vont bien et très bien et de
mieux en mieux à proportion qu'elles te sont contraires. — J'ai lu encore cette parole que je trouve bien
encourageante : « L'affliction est un trésor... Il est plus grand de conserver la patience dans les choses
contraires que de ressusciter les morts : » Ainsi [2 v°] ma Jeanne, regarde ; nous pouvons faire 10, cent
fois par jour des actions si grandes qu'elles surpassent des œuvres éclatantes. Et ces actions si grandes
peuvent être les plus petites et les plus basses. Ainsi sans nous en douter nous pouvons être des saints et
faire plus qu'eux.....
Je m'aperçois que j'ai donné libre cours à mon cœur et je me suis consolée avec ma Jeanne chérie des
misères de l'exil. Cela fait parfois du bien de laisser un peu épancher son âme dans l'âme d'une sœur. Ne
trouves-tu pas ?...
Je ne sais vraiment pourquoi ma conversation a roulé sur ce sujet aujourd'hui, je ne sais pourtant rien
de tes lettres et c'est peut-être justement parce que je n'en sais rien que je flaire quelque chose. Vois-tu,
quand on ne me communique pas (...)

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