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De Céline à Mme La Néele - 29 avril 1891.

 

De Céline à Mme La Néele. 29 avril 1891.

29 Avril 1891
Ma chère petite Jeanne,
J'ai été bien touchée de ta lettre de ce matin, je ne m'y attendais pas du tout aussi j'ai été doublement
surprise, je ne savais pas que tu pensais à l'obscure date de ma naissance. Je croyais que le 28 Avril,
ce pauvre petit débris de l'année, s'effeuillerait inaperçu. Pourtant je ne t'étonnerai pas, j'en suis sûre,
en te disant que pas un pétale de cette fleur sans beauté ne s'est vu fouler aux pieds, mais il a été
recueilli précieusement par une Maman incomparable et des petites sœurs comme on n'en rencontre
[1v°] pas souvent. Depuis le matin jusqu'au soir il y a eu fête, c'était à n'y rien comprendre, de vraies
mystifications ! Je ne savais pas quoi penser et je tombais de surprise en surprise ; je ne me suis pas
trompée en te disant que pas une parcelle de cette journée n'a été perdue, c'est plus que vrai. Ma Tante
m'a offert un bel azalée blanc, d'une petitesse qui m'a charmée, je ne savais pas qu'il en existât d'aussi
nain. Mon oncle a voulu se joindre à tous et m'a offert, sais-tu quoi ? un radis !... Mais il a compensé cette
malice en m'embrassant bien fort. Puis on a trinqué, mangé des gâteaux, etc. Je croyais que la fête était
finie, ah ! je me trompais de beaucoup. Toute la journée j'ai entendu chuchoter, descendre, monter les
escaliers (tu sais si [2 r°] Marie s'y entend). Mais je ne voyais rien venir et je me demandais pourquoi tant
de mystères. Le soir Céline (Maudelonde et, plus loin, sa sœur Hélène) est restée à dîner, puis Hélène
est venue la rejoindre, rien n'apparaissait encore. Enfin on nous invite à faire une promenade au jardin,
j'accepte, et que vois-je ?... Tout le bois illuminé ! profusion de lanternes vénitiennes, magnifiques feux
de bengale : j'étais ravie devant ce spectacle. Après nous avons exécuté une promenade aux flambeaux,
les domestiques s'y étaient joints, ce qui faisait un défilé féerique.
Tu vois, petite Jeanne chérie, comme on me gâte ! Je ne pouvais assez remercier, jamais je n'avais eu si
belle fête. Il faut dire aussi que ces beaux spectacles sont de l'invention de Francis, c'est lui qui nous en a
donné l'idée en les inaugurant dans la [2 v°] famille. Aussi pour le récompenser nous nous proposons à la
prochaine fête de vous faire jouir de l'illumination du bois.
Je m'aperçois, ma petite Jeanne, que ma lettre s'avance et que je ne t'ai pas fait les commissions de ma
Tante, vite parlons de Mme Fouchet. Pour ton chapeau de tous les jours nous avons choisi des boutons
d'or et des bleuets en petits bouquets distincts. Cette garniture va avec tout excepté avec le violet mais
puisque tu ne possèdes pas de robe de cette teinte il n'y a pas à s'en occuper. Pour le dimanche c'est plus
embarrassant et ma Tante est encore indécise. Mme Fouchet conseille fort une certaine petite capote à
fleurs d'une teinte rose, mais avant, ma Tante t'en parlera.
Chère petite sœur, je suis forcée de te dire au revoir, mais c'est en t'embrassant bien fort et en te

remerciant de tes bons souhaits, tu sais lesquels... Puisse Dieu les réaliser !
[1 r° rv] Embrasse Francis de ma part, je lui sais bien du gré de ses souhaits. Je vois que personne ne
m'oublie.
Marie et Léonie se joignent à moi et sont de moitié dans mes baisers.
Ta petite sœur
Céline.

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