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De Céline à Thérèse - 17 août 1892

 

De Céline à Thérèse.
17 août 1892

La Musse, 17 Août 1892
Thérèse chérie,
Moi qui, hier, dans la lettre à notre Mère (Marie de Gonzague), demandais une petite réponse, je ne
m'attendais pas à une telle surprise. Oh ! si tu savais comme ton petit mot m'a fait de bien ! Je ne m'en
rassasiais pas de le lire, de le méditer. Puis, je trouve Notre-Seigneur si bon pour toi, Il te donne tant
de lumières, que j'en reste ... J'aime à contempler les miracles de grâces, les mystères mystérieux qui
se passent dans l'âme de ma Thérèse. Cela me fait du bien.
Tu me parles de la belle nature qui s'offre à mes regards, des horizons infinis qui se déroulent devant
moi, hélas ! l'œil s'habitue à tout, même aux plus belles choses et le charme de tout ce qui n'est pas
notre « Divin charme » pâlit et s'use. J'interroge l'immensité, je rêve le soir en regardant les étoiles,
ou plutôt j'essaye de rêver, car mon âme est morne et rien ne me répond. Je voudrais penser de belles
choses et je ne pense rien. Je suis comme le petit ânon qui va paissant sur la grande route sans savoir
ce qu'il fait. Tout à l'heure, mon état est de voir sans voir, de comprendre sans comprendre. Je ne
saurais m'arrêter à rien de sensible. Je vais « appuyée sans aucun appui !.......»
O ma Thérèse, oui, « nous avons en notre Bien-Aimé, les lacs, les montagnes, les zéphires, les allées
boisées et solitaires », en Lui, on trouve tout cela, tandis qu'en tout cela on ne le trouve pas, à moins
qu'il n'anime de son regard et de sa présence ces pâles objets.
Thérèse! oh! si tu savais le singulier effet que me font les choses de la terre.
Autrefois, j'aurais regardé la Musse avec plaisir, tressailli devant ses formes élégantes, ses flèches
élancées, ses perrons gracieux; je me serais promenée dans les allées du parc, méditant sur la vanité
des biens d'ici-bas, mon cœur aurait bondi de joie à la pensée que Jésus me faisait dédaigner ces
futilités que d'autres estiment tant. A présent, je n'en pense pas assez long pour penser cela, le sol de
mon âme est comme aplani, c'est le même niveau partout. Aussi, j'ai beau regarder et me dire : « Mais,
admire donc ces points de vue merveilleux, repais-toi de ces magnificences», je ne puis obtenir aucun
enthousiasme, je ne sais plus où est la beauté ou la laideur, j'ai quelque chose en moi qui me fait voir
tout du même regard, le même vernis étant passé sur toutes choses.
Ma Thérèse, oui, l'âme de ta Céline traverse en ce moment une série de néants, ou plutôt un
mystérieux néant...
Il est vrai que je suis dans les ténèbres, réduite à l'état de bûche, c'est à peine si je pense à Jésus, mais
peut-être que, sans s'en apercevoir, la bûche se consume sous la cendre ...
Je ne pourrais pas te dire non plus, ô ma Thérèse bien-aimée, que je pense aux âmes, non, je le répète,
je ne pense à rien. Je suis dans l'incapacité la plus complète.
Dis à ma chère petite Pauline que sa lettre m'a fait beaucoup de bien. Je ne lui réponds pas parce que je
sais qu'elle va être plus contente que je t'écrive de préférence à elle-même. Elle est si bonne Pauline !
- Embrasse ma chère petite Marie pour moi, et par dessus tout ma Mère chérie, dis-lui combien je lui
sais gré de t'avoir permis de m'écrire.
Ta petite Céline
P.S. Que Pauline ne se tracasse pas de l'image, si elle ne la peint pas, ce sera très bien quand même,
qu'elle fasse à son idée. Je ne comprends pas que Léonie n'ait pas envoyé le chocolat pour la fête, ma
Tante y comptait. - Marie embrasse sa Mère et ses chères petites sœurs. Elle aurait été contente de
recevoir un mot de sa Mère chérie dans une lettre à mon adresse ... mais nous ne le demandons pas !

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