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De Céline à Jeanne La Néele - 6 octobre 1890.

 

De Céline à Jeanne La Néele. 6 octobre 1890.

6 Octobre 1890
Ma chère petite Jeanne,
Penses-tu que je vais moi aussi à Paray-le-Monial! Nous avons décidé cela aujourd'hui : ma Tante hésitait
toujours à laisser Léonie partir seule, elle a parlé de ses craintes à mon oncle qui a réfléchi que, même
dans le cas où Papa devrait revenir, ma présence est inutile ici, surtout pendant la semaine du pèlerinage,
car pendant ce temps il s'occupera de toutes les démarches concernant la maison, les réparations, etc.,
et toutes ces choses ne peuvent malheureusement pas être réglées en un jour. Comme je ne puis aider
[1 v°] dans ces arrangements matériels, mon oncle m'a conseillé d'accompagner Léonie. Cela m'a fait
une petite joie, pourtant mon sacrifice était fait et je ne comptais point partir. C'est N.S. qui m'a fait une
surprise !... Bien agréable n'est-ce pas, sœur chérie ? Je serai surtout contente d'aller prier le Sacré-Cœur
pour tous les miens, là où il s'est manifesté aux hommes, où II a dévoilé les trésors de son divin Amour.
Cette consolation rachètera un peu [de] le voir par pèlerinage, car je te dirai que je n'aime pas du tout les
pèlerinages, je trouve qu'il est bien difficile de s'y recueillir. Je n'aime point les foules pour prier, mais la
solitude ; tu sais, je me plaisais singulièrement dans la pauvre église d'Asnières (proche de la Musse).....
[2 r°] Petite Jeanne chérie, quoi de nouveau dans notre prosaïque Lisieux ? Rien, si ce n'est pour nos
cœurs, l'absence d'un cœur que nous chérissons tous à qui mieux mieux. Si tu savais comme nous
te suivons dans ton voyage (voyage de noces à Lourdes) ! Le facteur est guetté et les lettres si vite
dépouillées ! Je te préviens de ne pas dire des secrets à ma Tante, car nous sommes des enfants terribles et
si tes lettres ne nous étaient pas délivrées nous sommes prêtes à faire un assaut en règle. Tu vois comme
tout ce qui vient de notre petite sœur nous est précieux !...
Fidèles aux traditions de ton cœur et gardant l'héritage du dévouement que tu nous as légué, joint à ce
que nous possédons personnellement dans nos âmes nous faisons [2 v°] tout ce qui est en nous pour faire
sourire notre Tante bien-aimée et la rendre mille fois heureuse. Es-tu contente?...
Je te remercie de ce que tu dis pour nous dans tes lettres, tout ce qui touche à Papa me fait surtout plaisir.
Merci d'y tant penser... Quand on me parle de lui on rafraîchit mon pauvre cœur consumé par un incendie
d'amour concentré. Ah ! quand donc pourrai-je le laisser déborder autant comme je le désire !... Prie bien
petite sœur, pour que le bon Dieu le rende à notre affection.
Dis à mon Frère Francis que je l'embrasse bien. Je remercie tous les jours Jésus de m'avoir donné un Frère
si accompli, je désirais tant un Frère ! Dis-lui que je ne lui retire point l'adjectif qualificatif qui est devant
son nom, mais au lieu de le laisser à sa place, j'en fais un suffixe : au lieu de « beau-frère », je dis de tout
cœur mon « Frère si beau »... Comprends-tu ? le trait d'union est aussi changé (Francis La Néele n'est que
cousin germain par alliance des Martin, mais les filles Guérin et Martin se traitent vraiment comme des
sœurs. Céline éprouve une grande admiration pour Francis)...
Petite sœur que j'aime, je suis forcée de te quitter mais c'est en te disant que je te chéris... Embrasse
Francis et que Francis t'embrasse !... Léonie se joint à moi.
Ta petite sœur
Céline
[2 v° tv] Tout le monde t'embrasse bien fort.

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