Imprimer

De Céline à Jeanne La Néele - 5 janvier 1892.

 

De Céline à Jeanne La Néele. 5 janvier 1892. 

5 janvier 1892

Ma chère petite Jeanne,

Depuis dimanche que tu nous as quittées, je n'ai pas beaucoup de nouvelles gaies à t'annoncer, au contraire les nouvelles tristes abondent.

Le pauvre Carmel est tout de suite la proie de l'influenza, le fléau y sévit dans toute sa force. Ce matin nous étions à l'enterrement de la religieuse décédée samedi, vendredi nous retournerons à une autre inhumation, celle de la mère sous-prieure qui est morte hier soir. (Sœur Fébronie de la Sainte Enfance, 1819-1892). Il y en a encore deux de très [lv°] malades et qu'on désespère de sauver, entre autres, sœur Madeleine (Sœur Madeleine du Saint-Sacrement (1817-1892), qui mourra le 7 janvier), la tante de Madame St Benoît de l'Abbaye, puis une autre religieuse que je ne connais pas. Jusqu'ici ce sont les plus âgées qui partent, mais les jeunes sont aussi bien souffrantes. Pauline est couchée depuis deux jours, elle a été reprise d'un violent mal de tête, puis elle saigne du nez à flots, nous avons bien du chagrin, car Pauline qui était déjà très faible va avoir du mal à reprendre le dessus. Ce ne sera, je crois, qu'une question de temps et une fois debout les fortifiants la remettront, personne n'est inquiet sur son compte. Mais nous plaignons fort le pauvre Carmel, c'est navrant de voir la désolation qui y règne, les religieuses meurent [2r^] non pas dans l'infirmerie mais sur leur paillasse ; non pas entourées de leurs sœurs, mais assistées seulement d'une ou deux religieuses qui se trouvent là par hasard. Il faut espérer que le bon Dieu va enfin mettre un terme à leur épreuve et faire cesser le fléau.

Est-ce à Caen comme à  Lisieux ? On ne parle que de l'influenza. Madame Farcy est très mal, on croit qu'elle va mourir. Je ne connais plus d'autres mortalités si ce n'est encore celle du père de Madame Caresme qui, en rentrant chez lui après l'inhumation de sa petite-fille, est mort subitement. Cette famille est bien éprouvée.

Ma petite Jeanne chérie, il ne va pas être dit que je n'apporte que de [2v°] mauvaises nouvelles ! Je veux égayer ma petite sœur que j'aime tant !... Hier nous avons reçu Madame de la Fournerie qui nous a bien amusées avec les répartîtes du petit Guilmin, aujourd'hui c'est Monsieur et Madame Desportes. Monsieur était d'une gaieté exubérante avec le sourire sur les lèvres et le carmin sur les joues, et Madame belle comme un astre, aimable comme à son habitude. Nous avons vu aussi Mme Maudelonde qui nous a annoncé que son dîner était remis au dimanche parce que Mlle Marie est souffrante. Et le souper d'hier a-t-il eu lieu ? j'avais oublié de te charger de mes compliments, d'un souvenir affectueux, enfin de quelque chose d'aimable pour le cas où on t'aurait parlé de moi. Mais ces recommandations étaient inutiles, tu t'arranges toujours si bien que je suis sans crainte.

Ma petite sœur chérie, je te quitte en t'embrassant bien bien fort ainsi que Francis, tout le monde se joint à moi.

Ta Céline

Retour à la liste des correspondants