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De Céline à Jeanne La Néele - 3 septembre 1891.

 

De Céline à Jeanne La Néele. 3 septembre 1891.

3 Sept. 1891
Ma chère petite Jeanne,
Tous les jours je me sers de la photographie que tu m'as donnée, elle m'est d'un grand secours, je ne sais
comment je me serais tirée d'affaires si je ne l'avais pas eue. Cependant quel que soit le plaisir qu'elle me
cause je lui en veux ! Et pourquoi ? Parce que ma petite Jeanne a suivi l'exemple du bel ange qu'elle m'a
donné : à force d'avoir cherché des têtes levées . la sienne a suivi la douce pente et ses yeux ne se sont
plus baissés vers nous. C'est très [1 v°] mal cela ! Ce n'est pas parce que ce pauvre Lisieux est dans un
trou qu'il faut dédaigner de le regarder. Lisieux ! Lis-yeux ! moi je voudrais bien à défaut des yeux de ma
Jeanne lire au moins quelques lignes de sa main et depuis quatre jours rien, pas un mot, c'est long !
Ma chère petite Jeanne, si tu n'as pas de nouveau à nous apprendre moi non plus je n'en ai pas, le ciel
de notre cité s'est tellement appesanti sur nos têtes, il est si sombre, si épais que nous n'y voyons rien de
clair (météo détestable en cet été 1891. Mgr Hugonin a demandé aux Missionnaires de La Délivrande
des « supplications en faveur de nos récoltes qui périssent ». (Semaine Religieuse de Bayeux, 6 septembre
1891), les horizons sont fort bornés.
Toute la semaine ma Tante garde la chambre, elle s'est trouvé un peu plus souffrante que de coutume,
mais dans quelques jours il n'y paraîtra plus. [2 r°] II suffisait que nous ayons besoin d'un peu de repos
cette semaine pour être assaillies de visites. Lundi c'était M. Gosset et une de ses filles qui venaient pour
nous apporter de l'ouvrage : quinze chemises de nouveau-né et autant de brassières tant au crochet qu'en
étoffe. Tu vois que nous ne manquons pas d'ouvrage et ce travail pour les pauvres nous l'offrons au bon
Dieu afin d'obtenir une grâce : celle de faire un jour un joli petit trousseau et celui-là nous le broderons !
Mais nous sommes sages et ne limitons point le temps au bon Dieu, II nous exaucera quand II le jugera
bon, moins nous le tourmenterons, plus tôt nous serons exaucés. « Tout vient à point à qui sait attendre. »
Ce proverbe ne manque jamais de se réaliser.
[2 v°] Je continue: mardi c'était Mme Lahaye qui venait nous présenter sa famille d'Evreux. Mercredi
elle revenait encore pour que nous fassions la photo de ses enfants. Mais impossible il n'a pas cessé de
pleuvoir. Cependant nous attendions avec patience que la pluie fasse trêve ; voyant que le temps était
tout-à-fait pris après 2 heures d'attente sous une pluie fine et serrée nous avons osé tirer une épreuve. Je te
donne à penser le résultat. — Enfin aujourd'hui jeudi Marie étant allée à l'Abbaye, Mr l'abbé Domin lui a

fait visiter tout son domaine et lui a donné d'excellentes leçons.
Tu vois ma chère petite Jeanne que nos journées sont remplies, pour notre tranquillité je les voudrais plus
calmes.
Je te quitte, ma chère petite Jeanne, la pénurie de mon papier l'exige pour ma plume mais rien ne peut
l'exiger de mon cœur...
Ta petite Céline qui ne te quitte jamais.
[1 r° tv] Tout le monde se joint à moi pour t'embrasser bien fort ainsi que Francis.
[2 v° tv] P.S. Ma Tante donnera un dîner dimanche 13, oh ! n'oublie pas d'apporter de belles fleurs, nous
nous confions en toi.

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