Imprimer

De Céline à Jeanne La Néele - 25 juillet 1892.

 

De Céline à Jeanne La Néele. 25 juillet 1892. 

25 juillet 1892

Ma chère petite Jeanne chérie,

II y a bien longtemps que je t'ai écrit, pourtant tu sais si je pense à toi et de quelle affection je t'aime ! Mon bonheur ne se pourrait dire si tu habitais près de moi et que je pourrais te voir tous les jours, mais

sur la terre il n'y a point de joie parfaite ; c'est pour nous faire comprendre que le ciel seul est la vraie Patrie.

Tout à l'heure je suis seule (à Lisieux, avec Léonie, pour garder M. Martin. Jeanne est a Caen, les Guérin à la Musse) et la vie n'est pas très gaie [l v°] malgré tout ce que fait pour nous distraire notre bonne famille de Lisieux (la « bonne famille de Lisieux » désigne les Maudelonde). Il ne se passe pas de jour sans qu'un des deux repas se passe en ville. Cela devrait aider le temps à s'écouler, eh bien, il me paraît pourtant très long, très très long. Enfin tout passe en ce monde et bientôt je reverrai tous ceux que j'aime. Je t'assure que ce n'était pas gai le matin où ils sont partis, quand la voiture s'est éloignée, les larmes étaient bien près des yeux.

Tu vas dire que je ne suis pas dans mes idées gaies aujourd'hui, c'est peut-être vrai ; mais c'est que, pour nous, prendre la [2r°] vie par son beau côté  n'est pas toujours facile. Le côté de notre vie est sûrement bon en la foi, mais il n'est pas beau ! Enfin c'est le principal, car la bonté a encore la palme sur la beauté.

Autre chose parler. Du nouveau à Lisieux, il n'y en a pas de très brillant. J'ai appris que Gabrielle Delaporte était très malade, elle a dû être administrée, mais n'ayant pas entendu parler de nouveau je crois qu'elle est en convalescence. - Chez nous, il n'y en a guère. Papa va à peu près, je n'ose pas dire très bien, car il a eu plusieurs journées très tristes, il lui passait des angoisses poignantes et des crises de larmes qui me déchiraient [2v°] le cœur. Aujourd'hui il est gai, alors je respire. Oh ! comme je le plains et compatis à ses maux ! Hier il me disait : « O mes enfants, priez bien pour moi !... » puis il m'a dit aussi de demander à Saint-Joseph « qu'il meure en saint ». Aide-moi, ma petite Jeanne chérie, ainsi que le bon Francis à le secourir dans ses détresses en priant pour lui. Il en a tant besoin.

Encore une autre nouvelle. Tu sais sans doute que Léonie a demandé, au lieu d'un séjour à la Musse, à faire une retraite à la Visitation. Il était convenu qu'elle irait quand tout le monde serait revenu, c'est-à-dire à la fin d'août. Mais la Supérieure lui a écrit qu'à cette époque elle [3r°] ne pourrait la recevoir et que si elle avait à faire une retraite, il fallait que ce soit ou avant le 15 août ou à la fin de novembre. Cela m'a mise un peu dans l'embarras et comme je n'avais personne à qui demander conseil, j'ai pris une solution toute seule. Chacun prend son plaisir où il le trouve, moi je le trouve à la Musse, Léonie à la Visitation. Si elle avait préféré la Musse, il aurait bien fallu que je l'y laisse aller à son tour et que je reste seule, donc il n'y a pas de raison que je lui refuse ce bonheur. Il est vrai que tant qu'à faire j'aurais préféré que la retraite se trouve quand tout le monde [3v°] aurait été de retour. Mais il faut supporter ce qu'on ne peut empêcher et cela me ferait vraiment de la peine de priver Léonie pour ma satisfaction personnelle.

C'est bien tard le mois de novembre, il fait froid, puis « un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras » ! J'ai donc pris sur moi la responsabilité de l'envoyer, je crois que ma Tante approuvera ma manière de faire.

Cette résolution arrêtée, Léonie a écrit à la Visitation pour la prévenir. Voici son plan : Elle partira mercredi, c'est-à-dire après-demain à 9 heures pour arriver à Caen vers 11 heures, je crois. Elle serait bien contente, si tu le [4r°] peux toutefois, de trouver Jules (le cocher du Dr La Néele) et la voiture à la gare. De là elle se rendrait chez toi et y déjeunerait pour entrer là-bas dans l'après-midi. - Si elle ne recevait pas de lettre de la Visitation ou qu'elles ne pourraient accepter de la recevoir mercredi, je t'écrirais bien vite afin que tu n'envoies pas la voiture, sinon tu ne recevrais pas de lettre. Je résume : s'il n'y a pas contre-ordre je ne t'écris pas, s'il y a contre-ordre, mercredi matin tu recevras une lettre.

En voilà bien long pour dire peu de chose ! Pardonne à ta Céline qui trouve toujours le temps court quand elle parle avec [4v°] toi. Eh bien, es-tu toujours contente de ta bonne ? Je voudrais que tu sois aussi tranquille que moi. Jusqu'ici je suis tout à fait satisfaite de mes domestiques, si cela peut durer je ne me plaindrai pas.

Je tenais à t'adresser cette lettre, ma petite sœur chérie pour le jour [de] Sainte-Anne..... je voulais te dire combien je prie pour toi et pour les souhaits que je forme en ce jour pour ton bonheur. Je ferai] demain la Sainte Communion pour toi, de plus c'est la fin de notre neuvaine et toute la famille ne formera qu'un cœur et qu'une âme auprès du tabernacle. Un tel Rendez-vous est bien doux et Sainte-Anne ne peut manquer de souscrire à notre pétition !

[4v°tv] Je t'embrasse, petite sœur chérie, comme je t'aime ainsi que Francis. Léonie se joint à moi.

Ta petite Céline.

 [lr°tv] Je crois que je me trouverai forcée de dire à la famille où est Léonie, le cacher serait ridicule, enfin je verrai. 
 

Retour à la liste des correspondants