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De Céline à Jeanne La Néele - 23 février 1893.

 

De Céline à Jeanne La Néele. 23 février 1893. 

23 Février 1893.

Ma petite Jeanne chérie,

Je viens moi aussi te souhaiter un bon anniversaire et Léonie m'a demandé l'hospitalité  afin de venir à son tour t'offrir ses meilleurs vœux. Du reste tu vas voir ce qu'elle va te dire, je ne m'occupe que de moi ! Procédons vite à notre petite causerie afin d'en dire bien long.

Te rappelles-tu, petite sœur, le temps de notre enfance alors que toutes deux nous [étions] à la pension et que je te faisais des questions si naïves à toi qui savais tout ?...

Ah ! c'est que je te regardais comme mon aînée, tu me semblais un puits [1 v°] de science, et depuis tu n'as fait que grandir à mes yeux. A présent il y a bien toujours la même différence entre nous, différence d'autant plus grande que notre vie d'enfant, notre vie de jeune fille a été étroitement liée, la différence s'accentue donc avec nos destinées, nous ne mangerons plus à la même table, nous ne coucherons plus sous le même toit. C'est en gagnant le ciel avec ton incomparable Francis que tu atteins tes vingt-cinq ans, moi je verrai, j'espère, mes vingt-cinq ans et plus en entourant de vénération les cheveux blancs de mon cher petit Père. Ainsi la vie... Il arrive que les oiseaux sortis du même nid ont cependant une vocation spéciale, mais cette teinte nouvelle jetée [2 r°] sur leur existence, teinte parfois si différente n'est qu'un lien de plus à l'affection, car l'absence rend les amis plus chers en colorant les souvenirs... quoi que nous fassions, quelle que soit la route que nous suivions tout chemin mène au ciel, c'est là le but de la vie ; toujours, que nous le voulions ou non, nous avançons vers ce but unique. Chère petite sœur, courons bien fort pour arriver bien vite je ne dis pas « bien tôt » car je souhaite une longue vie avec ton cher Francis ; encore 3 fois 25 ans au moins, puis une lignée digne de leurs ancêtres !.........

Mais courons ensemble avec courage foi et confiance, confiance surtout malgré les difficultés de la vie, en dépit de tout ! De temps en temps [2 v°] dussions-nous vivre 3 fois 25 ans encore et quand même les océans de cette terre nous sépareraient nous nous ferons de petits signaux. Car il ne faut pas qu'une de nous deux soit plus sainte que l'autre, il faut que nous nous retrouvions là-haut l'une auprès de l'autre. La différence des routes ne signifie rien au but.

Petite sœur, je te quitte pour laisser place à Léonie qui me gronderait. Peut-être vas-tu être surprise de mon langage. C'est que cette semaine j'ai été émue, l'élection de Pauline m'a prouvé une fois de plus, combien le bon Dieu s'occupe des siens et comment après l'épreuve il sait les exalter. — Embrasse fort pour moi notre bon Francis et reçois les meilleurs baisers de ta petite Céline. 
 

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