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De Céline à Jeanne Guérin - 29 avril 1889.

De Céline à Jeanne Guérin. 29 avril 1889.

 

29 Avril 89.

Ma chère petite Jeanne,

Merci de tous tes vœux ainsi que ceux de ma chère Tante et de ma petite Marie. Hélas quel changement depuis vingt ans ! Que de croix et d'épreuves nous avons déjà subies ! Il faut que le bon Dieu nous ait bien aimés pour nous affliger autant.

Vingt ans ! Et Dieu créait un lien de plus entre ma chère Marraine (Mme Guérin) et sa petite Céline, je revendique avec bonheur mes droits...

Oh! merci d'avoir pensé à moi, cela m'a fait du bien de voir que personne ne m'oubliait. Au Carmel même [1 v°] elles y ont pensé aussi, cela m'étonne de voir qu’on se souvient d'une date aussi cachée.

Jeannette, tu te trompes, tu dis que j'entre dans mon vingtième printemps, tu me rajeunis, c'est mon vingt et unième que je commence.

Si tu savais comme cette pauvre Léonie m'a touchée, elle m'a apporté un beau rosier en pot, il est assez haut les fleurs sont larges et rose tendre, il y a cinq gros boutons. Cela me représente nous cinq qui croissons au milieu des épines. Elle m'a donné aussi une petite broche charmante, hélas ! j'en avais bien peu besoin je songe si peu maintenant à me mettre des bijoux, néanmoins cette profusion de petits souvenirs nous a amené un instant de gaieté. Elle a aussi ravivé les peines car en quel lieu et dans quelle circonstance j'atteignais mes vingt ans ! loin de ma famille et de tous ceux que j'aime. Ma chère petite Jeanne, Léonie et moi nous sommes deux petits passereaux solitaires, notre nid si doux et si chaud s'est trouvé petit à petit désert, les oiseaux dès qu'ils pouvaient voler prenaient leur essor les uns après les autres  , deux cependant restaient entourant leur vieux Père de leurs soins, hélas ! ils n'avaient plus que lui ! A mesure que son âge avançait les liens se resserraient. La paix régnait dans ce doux nid si décimé déjà, quand tout à coup [2 v°] un souffle de vent a dispersé le Père et les petits, leur demeure est déserte et comme la colombe de l'arche ils n'ont plus rien où poser le pied (Gn. 8, 9). Ils sont là errant de branche en branche, demandant aux échos leur Père si aimé...

Petite sœur, nous sommes ces passereaux désolés qui gémissent loin de leur patrie mais un jour viendra où les larmes se changeront en sourires, ici-bas nous semons dans les pleurs pour récolter dans l'allégresse (Ps. 125, 6)... Ces pensées consolent et font supporter la vie.

Ma petite Jeanne j’avais mille choses à te dire aujourd'hui mais comme je viendrai samedi je vais les réserver. Si je ne récris pas d'ici là c'est que nous arriverons vers 10 h comme à l'ordinaire, mais nous ne nous arrêterons pas au Carmel parce que c'est l'heure du déjeuner (depuis Pâques, le Carmel a repris son horaire d'été; repas à 10 heures et 18 heures) nous irons probablement à 3 h.

Je voudrais bien que Marie fasse du riz au chocolat pour la fête du bon Pasteur, il faut bien donner à nos pauvres Carmélites toutes les douceurs possibles.

Dans ma dernière lettre je voulais dire quelque chose pour Marcel­line mais j'étais trop précipitée, répare cet oublien lui disant que nous pensons bien à elle. (Marcelline Husé, servante des Guérin, qui vient de perdre sa mère à la mi-avril).

Embrasse ma chère Tante, mon oncle et la petite Marie de moncoeur (je lui pardonne ses malices).

Pour toi tout le coeur de ta Céline.

[1 r°tv] Perdue dans mes réflexions j'avais oublié ou plutôt cru vous dire comment allait notre cher petit Père ; il ne va pas bien tout de suite, la crise semble [menacer ?], il est trèsagité, et je ne puis que me rapporter à ce qu’on me dit. Nous l’avons vu 2 fois par la chapelle et tous les jours nous lui portons son journal, ce qui est pour lui un passe-temps, je l'ai vu le lire dans la cour.

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