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De Céline à Jeanne Guérin - 25 novembre 1887

De Céline à Jeanne Guérin. 25 novembre 1887

 

25 novembre 87 Firenze

Gênes / Isotta                                               

Nice / Beaurivage

Ma chère petite Jeanne,

Ta lettre m'a fait un grand plaisir, je suis bien contente que votre santé à tous soit bonne, la nôtre est de même. J'ai cependant un petit bobo sous le nez qui me gêne passablement, tu sais c'est un bobo de fièvre. Le bon Dieu n’a pas voulu que j'aie d'orgueil de ma figure et de plus j'ai le front mangé par les moustiques, petites bêtes d'Italie (moustiques) je suis toute bourgeonnée, juge du tableau !

[1v°] C'est fâcheux ! car je suis en brillante compagnie, de la noblesse et des blasons ! en voilà... prends garde que je ne te revienne mondaine. Je suis à table avec M. de Cussy, M. de la Tuilerie (M.de la Thuillerie), M. d'Orval, Mlle de la Rocque, Mme de Courson, Mlles de Grainville, Mlle de Rubersy, Mme et Mlle de St Thomas et que sais-je ? Je suis lancée dans la haute ! ! ! ! ! ! !

Il y a surtout une jeune fille, Mlle de Larminat qui est charmante,elle ressemble un peu à Marguerite M. (Maudelonde) très pâle et grande ; sa mise est celle de ces demoiselles Fleuriot quand elles ont une vieille robe noire pendillante, elle est [2 r°] très mince et n'est pas coquettement mise, mais cela est un détail et un bien petit.

Il fait une abominable journée, la pluie tombe, heureusement que nous sommes sortis en calèche ! Florence qui aurait été si joli sous un beau soleil et un ciel bleu, mais que veux-tu il faut bien avoir quelques petites misères, s'il n'y en avait que de pareilles dans la vie !

Je suis bien contente de retourner vers vous tous et ma France,

j'ai été bien contente de partir pour cet immortel et splendide voyage mais je le serai autant de revoir mon pays, mon cher pays!

[2v°] A propos de mon pays ! j'ai fait sur lui un rêve tout à fait drôle. Il y avait une guerre et je voulais absolument en faire partie, c'était pour défendre le Comte de Chambord.En entrant au camp j'ai manqué d'être traversée par une lance. J'en ai heureusement échappé mais je n'avais rien pour combattre, ni baillonnette, ni fusil, les marchands n'en avaient pas, j'étais désappointée ! ...

Enfin, quand je me suis réveillée (à mon grand regret) j'étais armée de pied en cap, un grand manteau d'officier à la mode d'Italie, c'est‑à-dire vieux bleu (à peu près comme vos robes) pendait sur [3 r°] la croupe de mon beau coursier. C'était un magnifique animal un peu fringant. Ses premières caracolades m'ont serré le cœur et un peu effrayée mais je me suis remise aussitôt et partant au grand galop j'allais commencer à combattre quand je me suis réveillée, quel malheur que tout cela ne soit pas vrai !

Mais me voilà, pas officier ni montée sur un palefroi mais pauvre exilée demandant à revoir les siens, cette après-midi je chantais en moi-même dans la voiture :

« En saluant chaque patrie

Je me disais: aucun séjour

N'est plus beau quema Normandie

C'est le pays où j’ai reçu le jour.

J'ai vu le ciel de l’Italie, etc., etc., etc. [3 v°]

J'irai revoir ma Normandie

C'est le pays où j'ai reçu le jour. »

Cette charmante romance n’est pas nouvelle pour toi et tu en connais l’air. Que je suis sotte ! j'ai pris une vieille feuille de papier où il y avait un commencement de lettre très antique écrite dans un wagon. Pardonne à ta pauvre cousine.…… J'ai été obligé d'écrire le commencement de ma lettre avec le dos de ma plume, je suis mal outillée.

Au revoir, ma chérie, je vois de bien belles choses et je t'en ferai part à mon retour, j'en aurai à vous raconter!

Ta petite Céline.

Bonjour à tout le monde, merci à ma chère Marraine de sa gentille lettre. Papa vous dit à tous bien des choses.

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