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De Céline à Thérèse - 12 juillet 1893

 

De Céline à Thérèse.
12 juillet 1893
La Musse, 12 Juillet 1893
Ma petite Thérèse chérie,
Ta belle lettre m'a fait beaucoup de plaisir, elle est une nourriture pour mon âme. Mais, je vois bien
que le bon Dieu nous conduit par la même voie, car je suis dans une telle sécheresse que je n'y vois
plus clair. Je me demande même si je vais venir à bout de remplir ces quatre pages. Oui, sans doute,
mais à la condition de ne pas parler de mon âme, car elle est plongée dans la mort. Rien, non, rien à en
dire. Et cet état n'est point passager, il dure depuis des mois .
En moi, c'est toujours le rien, toujours la nuit obscure. Où donc est le temps où, si transportée, si forte,
si courageuse, je lisais Saint Jean de la Croix et, l'âme dilatée par la joie, je volais si haut ! Le temps
est passé de « tresser des guirlandes avec des fleurs et des émeraudes choisies pendant les fraîches
matinées... » (Cantique spirituel de Jean de la Croix, comme les suivantes)
Ma Thérèse, toi, tu me comprends si bien et ton âme est l'écho si fidèle de la mienne ! Oui, le matin de
notre vie est passé, mainte-nant c'est le midi si lourd, si accablant...
Cependant, il me vient une pensée c'est que Saint Jean de la Croix ne dit pas que « l'âme tresse des
guirlandes pendant les fraîches mati-nes, mais avec des fleurs choisies pendant les franches matinées».
C'est donc à présent, pendant le midi, que l’âme tresse les fleurs choisies jadis pendant les franches
matinées ...
Maintenant, elle n'a plus rien à offrir à son Bien-Aimé que le bouquet déjà cueilli, elle ne sait plus
faire autre chose que le nouer « avec un seul de ses cheveux... »
Ma Thérèse chérie, alors, tu crois que ce seul cheveu de notre amour suffit ? .. Tu crois que le bon

Dieu ne me demande pas de choisir de nouvelles fleurs et de nouvelles émeraudes, de pratiquer
beaucoup de vertus, de produire des « aspirations divinement embaumées », mais seulement de lier,
avec amour, les fleurs des fraîches matinées? .. Alors, tu crois que maintenant l'amour seul suffit ? Oh
! cette pensée me fait du bien, elle m'est venue subitement en t'écrivant, car j'interprétais ces paroles
tout autrement.
En effet, le midi est si chaud pour ma pauvre âme, que ce n'est plus le temps de cueillir. Je voudrais,
mais je ne le puis pas. Je suis incapable de « bien faire», absolument tout. Je ne peux que « bien
désirer». Il me semble que je descends toujours plus bas, que le rien m'envahit chaque jour davantage.
Mais, puisqu'un seul cheveu suffit pour finir le bouquet!
Ma Thérèse chérie, je sens que ton âme répond si pleinement à mon âme que tu devines tout ce que je
ne te dis pas ... Je t'embrasse, avec quel cœur!
Ta petite Céline
Comble, pour moi, de baisers ma Mère chérie (Marie de Gonzague), Pauline, Marie. La lettre de ma
chère Marie m'a causé aussi un bonheur inexpri-mable, elle a fait vibrer mon âme.
Que Pauline se soigne pour ses dents; si elle souffre aux gencives, elle pourrait se servir d'alun. De
temps en temps, on met dans sa bouche, pendant quelques instants, de cette solution d'alun et on
la crache. L'alun ne coûte pas cher et resserre les chairs. Cela m'avait beaucoup soulagée quand je
souffrais dans la bouche.
Pour l'eau de Seltz, Francis a un appareil, mais il est en mauvais état; il le vérifiera plus tard et vous le
donnera avec explication. Que Marie ne se tourmente pas et qu'elle fasse prendre des siphons i, c'est
très bon marché, 3 sous seulement, et puis, j'ai le moyen de payer !
Papa va toujours bien, mais rien de nouveau à vous apprendre, malgré que je m'interroge pour trouver
quelque détail intéressant. Dimanche, il a eu une bien bonne journée.

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