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De Céline au chanoine Delatroëtte - 7 août 1894.

 

De Céline au chanoine Delatroëtte. 7 août 1894.

+ J.MJ.T.P.G.

Mon bon Père,

     Oh! permettez-moi à ce moment si douloureux de ma vie de venir me confier à vous, et vous dire combien mon pauvre cœur est recon­naissant de tout ce que vous avez fait pour moi. Mon âme est brisée, je suis anéantie et il me semble que je ne vais jamais pouvoir dire ce que j'ai sur le cœur... Mon bon Père! oh! vous allez me pardonner comme vous m'avez pardonné l'autre jour que vous êtes venu me voir et que vous m'avez trouvée si abattue et si muette. Oh! pourtant je vous disais bien fort merci dans le fond de mon cœur pour cette sympathie toute paternelle que vous me témoigniez.

   Mon Bon Père, j'ai une grâce à vous demander aujourd'hui que je suis orpheline, c'est de vouloir bien m'accepter pour votre fille. Oh! je vous en prie, ne me refusez pas cette grâce car je suis si malheureuse et j'ai tant besoin d'aller chercher asile et secours dans un cœur ami. Je vous connais, mon bon Père, Papa vous connaissait, vous aimait et il me semble que maintenant il me confie à vous, il met l'avenir de sa pauvre petite Céline entre vos mains. Mon bon Père, [v°] vous le savez déjà, je vous le disais autrefois, alors que le bon Dieu ne m'avait pas retiré la consolation de m'adresser à vous (Céline s'adressa en confession au chanoine Delatroëtte de fin 1888 à 1892, époque où il congédia tous ses pénitents). Depuis ma plus tendre enfance, j'ai toujours voulu être religieuse, à ma première Communion cet appel de Dieu s'est fait entendre, et depuis je lui ai promis fidélité. Le Carmel a toujours été le but de mes désirs, le genre de vie que j'ai choisi. O mon excellent Père, ne me refusez pas, je vous en supplie, d'être mon Père, je vous promets de faire tout ce qui sera en moi pour devenir une parfaite religieuse, pour que vous soyez fier de moi. Je ne demande qu'une toute petite place dans votre maison, la dernière; si vous ne pouvez pas m'accepter autrement je veux bien être sœur du voile blanc (Céline entrera comme « bienfaitrice », mais à la Pentecôte 1895, Mère Agnès envisagera un moment pour sa sœur la condition de converse; cf. Théâtre au Carmel, p. 167.)

     Mon bon Père, oh! dites-moi si vous m'acceptez pour votre fille, c'est cette unique grâce que je vous demande, j'entrerai quand vous voudrez, j'ai le cœur encore trop gros pour m'occuper d'une époque, ce que je veux tout de suite c'est de trouver un Père qui veuille bien m'appeler sa fille, c'est la promesse de faire partie du Carmel de Mère Geneviève que j'aimais tant et à qui Papa nous avait toutes données.

       Mon bon Père, pardonnez-moi la liberté que j'ai prise, elle est toute filiale... et permettez-moi de réclamer votre bénédiction et de me dire votre fille respectueuse et soumise.

C. Martin bientôt Marie de la Sainte Face

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